Marion Besançon, pouvez-vous nous expliquer ce qu’est une aire éducative ?
Une aire éducative est un petit territoire naturel géré de manière participative par les élèves d’une école, d'un collège ou d'un lycée. Pour les soutenir, leurs enseignants sont aidés par une structure accompagnatrice (structure d'éducation à l’environnement, gestionnaire d’espaces naturels, collectivité, etc.)
Une aire éducative peut être marine ou terrestre : on parle d’une AME (aire marine éducative) ou d’une ATE (aire terrestre éducative). C’est le programme phare d'éducation à l'environnement de l’Office français de la biodiversité, établissement public qui œuvre à la protection de la biodiversité. Ce programme est mis en œuvre en collaboration avec le Ministère de l’Éducation nationale. Ce concept est né aux Marquises, en Polynésie, de l’imagination des enfants de l’école primaire de Vaitahu qui ont souhaité protéger la baie devant leur école. Dix ans après la création de ce programme près de 2 000 écoles et établissements scolaires sont déjà engagés en hexagone et dans les Outre-mer.
Quel genre d’espaces naturels peut être concerné ?
C’est un petit espace naturel : un square, une vasière, un marais, mais aussi, pourquoi pas, un terrain vague, ou même les arbres dans une rue !
C'est un endroit proche de l'école, un endroit où les enfants se sentent bien, mais pas nécessairement un espace protégé. Les élèves vont établir leurs critères de sélection, débattre, découvrir les sites autour de leur école et choisir leur espace : ce sont vraiment eux qui décident. L’enseignant et l’accompagnateur ne font que les aider.
L'idée, c'est vraiment de se reconnecter à son territoire, au sens large, c'est à dire redécouvrir la biodiversité locale, la culture mais aussi impliquer les habitants qui vont avec. Il faut donc choisir un endroit où il se passe des choses, qui est fréquenté. Parce que dans le concept de l’aire éducative, on lie nature et culture : on travaille ainsi sur la notion de bien commun.
Est-il parfois difficile pour les élèves de se mettre d’accord pour choisir leur espace ?
Ah, c’est tout de même un petit exercice de démocratie ! Parfois, il peut y avoir des débats houleux ! Il y a des groupes qui vont jusqu’à lancer une véritable campagne, avec des affiches par exemple. D’autres réalisent qu’il leur manque des informations avant de statuer. Avec l’aide de l'association ou de la structure qui les accompagne, ils vont poser leurs questions à différents experts ou personnes ressources.
Est-ce que les choix des élèves ne sont pas clairement orientés par les adultes ?
Si c’était le cas, cela ne fonctionnerait pas ! J’ai l’exemple d’un site qui avait été très fortement suggéré par les adultes : une plage avec des espèces protégées, d’une grande richesse au niveau de la biodiversité, sauf qu'en fait, les enfants n'avaient pas d'affect avec ce site. Au final, l'année suivante, ils ont choisi l'endroit qu’ils voulaient au départ : un lieu beaucoup moins riche mais avec lequel ils avaient un lien émotionnel fort car c’est un endroit qu’ils fréquentaient avec leur famille. Autre exemple, en ville près d’une rivière, les enfants ont voulu absolument travailler sur les scarabées, alors que les adultes leur avaient indiqué la présence exceptionnelle d’une loutre !
Ce programme s’adresse-t-il à tous les élèves français ?
Il s’adresse aux élèves à partir du CE2, car il est nécessaire de mobiliser une certaine capacité d'abstraction : il faut pouvoir se projeter, discuter, faire des liens entre ce qu’on a vu, repartir en arrière... Les adultes qui accompagnent les enfants vont les aiguiller ainsi : « Si vous voulez faire ça, qu'est-ce qu'il faut qu'on vérifie pour être bien sûr que ce soit utile, efficace et que ça marche ? » Les enfants de cycle 1 et 2, peuvent donc ponctuellement être impliqués mais on ne pourra pas mener le projet de bout en bout avec eux. Les aires éducatives concernent surtout des écoles primaires, ou bien des collèges. Ces derniers ont alors réussi à créer une petite équipe de profs autour de ce dispositif. Ils dépassent ainsi les difficultés liées à la fragmentation des emplois du temps au collège pour parvenir à aller sur le terrain. Depuis 3 ans, le programme s’est également ouvert aux lycéens.
Quelle méthodologie est mise en place dans la conduite du projet ?
Déjà, il faut trouver son espace à protéger. Ensuite, le questionner, l'observer et lister les problématiques qui se posent en termes de fréquentation, en termes de menaces. Puis, les élèves choisissent un sujet en particulier parmi ce qu'ils ont vu. Par exemple, des élèves ont observé les oiseaux de leur plage, ils ont découvert que c’était des gravelots, une espèce à protéger car les personnes qui se promènent sur la plage peuvent écraser les œufs qui ressemblent à s’y méprendre à des galets. Les élèves ont donc décidé de sécuriser les nids et sensibiliser la population locale. Dans une autre aire éducative, les élèves sont entrés en discussion avec une habitante du quartier qui a installé des cabanes à chats sur leur ATE. Les élèves souhaitaient les enlever car ils avaient peur que les chats posent des problèmes aux oiseaux. Un bel exemple de dialogue local pour avancer et vivre ensemble, entre humains mais aussi avec les autres êtres vivants.
Le rôle de l'enseignant est ensuite de faire le lien avec les programmes scolaires parce qu’on peut faire des maths, du français, de la géo, plein de choses…
À noter également, l’aire éducative peut concerner une seule classe ou tout un établissement scolaire, être portée par un enseignant ou bien plusieurs…
On peut imaginer que la communication auprès des parents est très importante ?
Tout à fait ! Une aire éducative, ce n’est pas un projet d'aménagement mais un dispositif d’écocitoyenneté. En général, quand on se pose la question : « Qu'est-ce qu’on peut faire pour aider la biodiversité ? On répond : planter des arbres, mettre des hôtels à insectes, des ruches… » L’idée qu’on souhaite faire passer, c'est que la nature n’a pas forcément besoin qu'on fasse quelque chose pour elle. En tous cas, pas toujours comme on le penserait au départ. On peut agir sur les activités humaines, mais concernant la nature, souvent il vaut mieux la laisser faire. Un exemple : un groupe voulait installer des ruches sur son espace. En étudiant les insectes pollinisateurs, ils se sont aperçus que ces derniers ne s’abritaient pas dans des ruches mais dans des terriers au sol. Ils ont alors décidé de consacrer un endroit dit « de libre évolution » sur leur aire éducative pour que les fleurs se développent et que leur aire soit assez diversifiée pour accueillir les pollinisateurs. Ils ont dialogué avec les acteurs du territoire, ont fait de la pédagogie auprès de leurs parents, des habitants, en expliquant pourquoi ils avaient laissé les herbes hautes : c’est important, car en France on a encore tendance à penser que cela « fait sale » !
Est-ce que parfois certains projets échouent ?
Oui, il y a des choses qui sont possibles et d’autres non. C’est le jeu ! Un groupe avait voulu installer un ponton, pour mieux observer la biodiversité d’un étang, dans un site protégé par Natura 2000 et le gestionnaire du site a dit « non ». Ils ont discuté avec lui et ont compris plein de choses sur la particularité de cet espace naturel et notamment que le ponton pouvait avoir un impact négatif sur la biodiversité. Parfois, aussi, il y a des projets qui aboutiront dans trois ans. Et ça, on sait que c’est dur à échelle d'enfant !
Pouvez-vous préciser qui est susceptible d’accompagner les enseignants ?
Une association, un gestionnaire d'espace naturel, mais il peut s’agir aussi d’un service d'éducation à l’environnement de la collectivité, ou une structure avec qui l’école a déjà travaillé ponctuellement et qui serait d’accord pour se lancer dans une aventure un peu plus conséquente. L’inscription au dispositif se fait entre juin et septembre sur ce site : https://sagae.ofb.fr/
Mais si les enseignants ratent cette période, ils peuvent tout de même tenter des choses et se lancer réellement l’année suivante. Il ne faut pas hésiter à nous contacter : on a des collègues en région, qui peuvent justement donner des idées de structures d’accompagnement.
Faire venir une structure, cela peut avoir un coût, les enseignants peuvent-ils vous faire des demandes de financement ?
En effet, en fonction des projets, il peut y avoir des besoins de financement. Certains acteurs ne facturent pas leurs interventions car ce type d’actions fait partie de leurs missions (certaines collectivités, ou gestionnaires d'espaces naturels par exemple). Pour les autres, notamment liés au monde associatif, les interventions sont payantes et c’est normal car il s’agit de leur activité. L’inscription et la demande de financement sont faites par l'enseignant et la structure qui l'accompagne : en général, les accompagnateurs ont l’habitude et maîtrisent le procédé. S’inscrire en tant qu’aire éducative, c’est bénéficier d’un réseau de soutien, c’est aussi recevoir des ressources et des informations, comme le podcast de la Salamandre Junior par exemple !
Il existe un label « aire éducative ? »
Oui, le label est pour nous une vraie reconnaissance. Les élèves vont recevoir un drapeau, un diplôme, des petits fanions… Cela concrétise leur implication de l'année. Sur le site, on a une carte interactive : ils peuvent ainsi se contacter les uns les autres et échanger. La durée minimum d'engagement est au moins de 2 ans, car l’idée est d’installer le projet dans le temps. Mais ensuite, on peut arrêter, faire des pauses, reprendre... Il n'y a pas de date de fin d'une aire éducative. On a, par exemple, 5 aires éducatives marines qui ont démarré en 2016 et dont les enseignants ont prévu de continuer jusqu’à la retraite !
Le lien vers le site d’inscription des aires éducatives : https://sagae.ofb.fr/
La page des aires éducatives de l’OFB : https://ofb.gouv.fr/les-aires-educatives
Photo de couverture : Des élèves d’une classe de sixième du collège Romain Rolland participent à une course d’orientation pendant une sortie sur l’aire éducative terrestre de l’Écoparc des Chenevières à Déols. © G.Souvant/Sipa/Office français de la biodiversité.