« Non, je ne veux pas voir ça ! Je ne veux pas voir ça ! » gémit Jade, une élève de CE2 de l’école publique de Mercury, un petit village des flancs du massif des Bauges, à quelques kilomètres d’Albertville. Sous un soleil printanier, début mars, toute la classe s’est immobilisée sur la petite route et encercle un crapaud écrasé, à une centaine de mètres de l’école. « C’est concret, comme entrée en matière, souffle leur maîtresse, Nathalie Boudriot. Ils comprennent tout de suite pourquoi on est là : il faut sauver les crapauds ! » D’autant que les enfants repèrent d’autres cadavres de batraciens. Entraînés par quelques élèves qui s’y connaissent déjà, les 25 élèves de CE2 inspectent les bas-côtés de la route, bottes aux pieds, seaux en main.
Objectif : ramasser des crapauds, leur faire franchir la route avant de les relâcher dans l’eau, où les femelles pourront pondre leurs œufs sans encombre.
Entre terre et eau, des dangers
Naturaliste amateur, Charlie Foulon est le parent d’élève à l’initiative de cette action. En tout début de matinée, avant de quitter la salle de classe, il a expliqué aux élèves de Nathalie Boudriot le cycle de vie de l’amphibien, sa phase aquatique et sa phase terrestre : « pour se reproduire, le crapaud revient toujours à l’étang où il est né. » L’étang en question est familier pour les enfants : il est juste derrière la salle communale, à côté des terrains de sport.
Chaque année, des milliers de crapauds viennent s’y reproduire. Problème : lorsqu’ils quittent les sous-bois où ils hivernent, les crapauds traversent la route pour atteindre le plan d’eau. Et s’immobilisent généralement sur le bitume pour s’appeler, se repérer, se rejoindre entre mâles et femelles. À ce moment, leur vulnérabilité est totale ! Pour éviter l’hécatombe habituelle, des bénévoles de l’association « Je m’implique pour mon territoire » ont tendu des filets le long de la route, empêchant les animaux de traverser seuls. Le matériel a été financé par la fondation PETZL*. À la nuit tombée et au petit matin, ils se relaient, en famille, pour aller « récolter » les crapauds et les amener à l’étang sans encombre.
Trop mimi, trop bêêêrk !
Une occasion en or pour l’école, qui a été conviée à s’associer à l’opération. Il faut dire que parmi les jeunes bénévoles, il y a plusieurs élèves de Mme Boudriot : « Tous les matins, depuis quinze jours, ils me font un compte-rendu : nombre de mâles, nombre de femelles, nombre d’écrasés... »
Le long des filets, la petite troupe a distancé les adultes. Des cris fusent « Oh ils sont trop choux ! », « Il est trop mimi ! » mais aussi « Bêêêrk, c’est pas très appétissant ! ». Les plus hardis attrapent les animaux à main nues, comme Anna, qui explique : « Je prends déjà des escargots et des limaces, alors un crapaud, ça ne me gêne pas ! » D’autres sont plus hésitants, malgré leurs gants de jardinage. Une fois dans les seaux, les crapauds se laissent observer. « Il a fait pipi, celui-là ! », « Il a plein de muscles ! », « Il fait de la nage dans mon seau ! ». Charlie Foulon corrige certains propos : « Non, la grenouille n’est pas la femelle du crapaud ! ». Il glisse aussi des informations : « Un crapaud vit entre 7 et 10 ans. Il a donc le temps de faire environ 7 allers/retours à son étang natal pour se reproduire ! » Enfin, au risque de tomber dans l’eau, tout le monde se presse au bord de l’eau pour le lâcher. Un par un, les batraciens sont déposés à la surface de l’eau. Puis Charlie Foulon leur montre les œufs, noirs, disposés en rubans dans les roseaux de la rive. La maîtresse, elle, anticipe tout ce qu’elle pourra tirer de cette séance en extérieur : « C’est quelque chose de concret, qui a du sens, sur leur lieu de vie ! Et puis en observant cet animal méconnu, qui n’a pas forcément bonne réputation – on va pouvoir tirer plein de fils à partir de cette matinée ! » Y compris sur le « savoir nager », que sa classe expérimente lors des séances de piscine : « Regardez le mouvement de la brasse ! Regardez comme il le fait bien ! »
Un vrai impact
Ce matin-là, la classe a lâché une dizaine de crapauds. La veille au soir, les familles bénévoles en avaient récoltés une trentaine. Selon la température, l’humidité, cela monte parfois à une centaine par séance. Au total, durant les trois semaines de la période de reproduction, les familles de Mercury ont aidé un peu plus de 1000 crapauds à traverser la route de Mercury sans encombre cette année. Soit 200 de plus que l’année précédente : « et ça va augmenter, parce qu’il y aura plus d’œufs cette année ! » calculent déjà les enfants.
*la fondation PETZL : fondation qui soutient des projets portés par des organisations à but non lucratif, visant par exemple la protection des écosystèmes d'accès difficile et la transition écologique des territoires de montagne.