Non, les enfants n’ont pas un rapport intuitif avec la nature !

À rebours de l’idée répandue que les enfants seraient spontanément attirés par le vivant, le sociologue Julien Vitores souligne que notre rapport à la nature est une construction sociale. Interview.

4 min de lecture

La nature à hauteur d'enfants julien vitores

On entend souvent que les enfants sont spontanément attirés par la nature...
Julien Vitores : La théorie de la « biophilie » postule effectivement que les enfants sont instinctivement attirés par le vivant, avant même d’être socialisés. Pour la mettre à l’épreuve, je me suis rendu, à plusieurs reprises, dans trois écoles maternelles bien distinctes. La première draine un public urbain très privilégié. La deuxième, au nord de Paris, accueille des enfants de milieux très mixtes, dont certains très populaires, voire précaires. La troisième est l’école publique d’un village à la campagne. J’ai observé les enfants, je me suis entretenu longuement avec leurs parents.

L’entourage et le contexte social ont-ils un impact sur la relation que les enfants nouent avec la nature ?

J. V. : Le contact avec la nature est en fait organisé et socialement très déterminé… Le capital économique et culturel des familles différencie fortement les expériences des enfants, ainsi que leur lieu d’habitation et leur genre. Ils n’ont pas accès aux mêmes univers, ni pendant les vacances, ni au quotidien. Même la promenade hebdomadaire dans les bois n’est pas à la portée de toutes les familles : elle suppose du temps libre, un moyen de transport, des équipements adaptés (bottes, manteaux...), du travail domestique supplémentaire (lessive...). Connaissances, savoir-faire, envie, plaisir, sens de l’orientation, sont aussi inégalement répartis socialement et relèvent du capital culturel.

Pour les éducateurs, les enseignants, y a-t-il moyen de contourner, d’infléchir ces disparités sociales que vous avez mises au jour ?

J. V. : J’en ai discuté avec des acteurs de l’éducation à l’environnement. Pour mettre tous les enfants sur un pied d’égalité, une séance d’école du dehors peut insister sur les apprentissages qui émergent de la situation que tous vont vivre ensemble. Alors que des échanges dialogués du type « Qui peut me dire comment s’appelle cet animal ? », « Qui a déjà vu... ? » font reposer l’élaboration du savoir sur des expériences préalables des enfants.

Par ailleurs, il me semble important de « dénaturaliser » le contact avec la nature, en prenant acte qu’on peut aussi la découvrir par des biais considérés comme moins légitimes, et en particulier, les écrans. On lie souvent la « reconnexion » avec la nature à la « déconnexion » des écrans. Mais rigidifier cette opposition n’est pas constructif : un enfant qui tire ses connaissances sur la vache d’un dessin animé doit-il être moins valorisé que celui qui a déjà visité une ferme pédagogique ? Au retour en classe après une sortie dans la nature, repartir de ce type de supports peut désamorcer la gêne que certains élèves ont pu ressentir en découvrant qu’ils sont moins familiers que d’autres avec la nature.

La nature à hauteur d'enfants julien vitores

Au cours de votre recherche, vous avez demandé aux enfants des classes de maternelle de vous dessiner « la nature ». Ces dessins ont été riches d’enseignements pour vous. L’expérience est-elle reproductible par des enseignants ?

J. V. : Cette consigne peut constituer un support intéressant avant de lancer l’activité : elle permet de sonder les représentations, de mesurer les écarts éventuels, et de les avoir ensuite en tête au cours des séances d’école dehors. Mais le terme « nature », si difficile à circonscrire, a mis en difficulté certains enfants. Il faut en avoir conscience, et se garder d’attendre des « bonnes réponses », et retenir nos commentaires du type « Oh, mais t’es sûr que c’est de la nature, ça ? ». C’est à voir comme le point de départ d’une discussion : quelle place pour le tracteur dans un champ, l’arbre qu’on coupe... Il serait intéressant de redonner la même consigne à la fin de la dernière séance d’école dehors, pour mesurer les changements. Je serai curieux de les voir !

Aborde-t-on les séances d'école « du dehors » dans un village rural de la même façon que dans une grande ville ?

J. V. : Dans un contexte très urbain, la question sera plutôt : quel dehors va-t-on proposer ? Mais ce n’est pas parce qu’on habite à la campagne qu’on fréquente la nature ! Les modes de vie se sédentarisent. Certes, la ruralité rend possible certaines activités impossibles en ville à des situations sociales similaires. En famille, les pratiques de promenades sont plus fréquentes, sans être pour autant systématiques. Les contextes ruraux sont toutefois très divers : une école située à proximité de la mer ou en montagne n’auront pas les mêmes possibilités, ni encore qu’une autre implantée dans un contexte très agricole. Dans tous les cas, les contenus seront donc différents.

Sociologue, enseignant à l’université Sorbonne-Paris-Nord, Julien Vitores mène des recherches sur la socialisation des enfants, les inégalités d’apprentissage et la construction sociale du rapport à la nature.

Julien Vitores, La nature à hauteur d’enfant, Socialisations écologiques et genèse des inégalités, La Découverte, coll. L’Envers des faits, 2025, 22€

Photographie enfants nature : Antoine Bourreau.

Nos images sont protégées par un copyright,
merci de ne pas les utiliser sans l'accord de l'auteur