Faire école en forêt, oui, c’est possible !

Il y a des élèves qui sortent en forêt avec leur enseignant une demi-journée par semaine – et c’est déjà très bien. Et d’autres, pour qui la nature est au programme chaque jour ! Avoir école en forêt, en plein-air, cela change quoi sur les apprentissages de l’enfant et sur son développement ?

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8 h 45. En ce matin frais mais bleu, à Uvrier, près de Sion (en Suisse), deux enfants arrivent à EducaTerre, une école en plein-air. Avec leur salopette colorée à bretelles, on dirait deux petits lutins, l’un chaussé de bottes en plastique vertes, l’autre, de chaussures de montagne. Autour d’eux, des vergers, la forêt et au loin, les montagnes.

L’école, qui accueille 48 élèves de 4 à 12 ans, se répartit sur 3 classes. Pour le moment, c’est l’heure de l’accueil collectif. Dans son agenda, chaque enfant note la date du jour, la météo puis sa « météo intérieure ». Deux informations essentielles, car la journée se déroule aux 2/3 dehors ; le tiers restant, des chalets permettent de se regrouper, se mettre à l’abri, se reposer. Quant à la météo intérieure, c’est précieux de connaître l’état émotionnel des enfants.

La salle de classe ? C’est le dehors !

Ici, les murs de la salle de classe ont disparu : il y a un grand jardin, des tables, des petites chaises, du matériel scolaire (plastifié !). Après les rituels du matin, Marion Limousin, une enseignante française, propose aux 6-7 ans un atelier autour d’une nouvelle notion : former les lettres avec son corps ou les tracer dans la terre avec des éléments de la nature, et faire des jeux de phonologie pour comprendre le « chant » des lettres.

En parallèle, il y a des temps d’apprentissages libres : ateliers en français ou en maths ; jeux de plateau coopératifs avec calcul, grammaire ou lecture ; production d’écrits en lien avec la saison ; boîtes à œufs avec des devinettes dans chaque alvéole, comme « Je suis verte, je peux piquer le corps des enfants ou des adultes ; on me cuisine en soupe ou en tarte. Je suis ... ». Ou alors, pour remplir la boîte à œufs, l’enfant doit trouver dehors quelque chose de lisse, dur, carré ou petit ; un pétale ou une écorce... Il peut aussi préparer un projet personnel, seul ou à plusieurs : exposé, travail artistique, création d’histoire ou de chanson.

Au programme aussi : atelier bois et après-midi en forêt

Les ateliers ne sont pas tous « scolaires » : un peu plus loin… Mais oui, c’est un atelier menuiserie. Car ici, le travail de la main compte autant que celui du cerveau. Petites scies, marteaux et clous sont en accès libre ; un petit bûcheron, très concentré, est en pleine action. Scène surréaliste, pour des Français ! Marion Limousin nous rassure : « Les enfants ont appris à se servir de ces outils. Et c’est un temps qui les recentre, développe le geste maîtrisé et la confiance en soi. On fait aussi du travail manuel avec un opinel, pour lequel les enfants passent leur ‘‘permis couteau’’ : il faut s’installer dans un endroit non-passant, savoir manier le couteau et faire attention aux voisins. Certains grands très doués fabriquent des petits oiseaux ! »

Après le jeu libre et le goûter, l’enseignante a un temps d’aide individuelle avec chaque enfant pour évaluer ses nouveaux besoins. Puis on fait le bilan de la matinée, et c’est le déjeuner, à 11 h 45. Ensuite, les enfants partent en forêt, tous ensemble ou par classe. Après quelques vergers, la forêt est là, toute proche, qui leur tend les bras. Pardon, les branches ! Au programme ? Un temps de sit spot (l’enfant se pose, seul, au pied de « son » arbre), du jeu libre et des ateliers : jeux d’empreintes d’animaux, construction de marionnettes en bois, peinture aux pigments naturels, etc.

Cognitif, sensoriel, psycho-affectif : un apprentissage qui s’enracine…

En plein-air, l’enfant n’apprend pas comme en classe. Observons-le. L’exemple est basique, mais il illustre le processus, « plus important que le résultat », pour les pédagogues par la nature ! Voilà un garçon de 6 ans ; il grattouille la terre, et découvre un caillou gris, dont le haut ressemble à une tête. Une fillette s’approche ; tous deux inventent une histoire avec ce caillou-bonhomme. Ils décident de lui faire un tapis de feuilles d’automne. Ils en récoltent quelques-unes. Tiens, celle-ci pique au bout, comme si elle avait des épines. La fillette teste : « Ah oui, ça pique ! » Et celle-là est ondulée. En composant le tapis, ils commentent leurs trouvailles : « Ça sert à quoi, ces épines ? », « De quel arbre est tombée cette feuille ? »

« De loin, on se dit que ces enfants jouent. En réalité, ils font bien plus. Ils ont fait des découvertes (...), formulé des hypothèses (...), coopéré entre eux, développé leur créativité et enrichi leur vocabulaire. »

Ils vérifient à quoi ressemblent les feuilles des arbres alentour. Les voyant de loin, on se dit que ces enfants jouent. En réalité, ils font bien plus. Ils ont fait des découvertes (des feuilles aux formes différentes), formulé des hypothèses (De quel arbre viennent-elles ? Leur forme a-t-elle un rôle ?), coopéré entre eux, développé leur créativité, enrichi leur vocabulaire. Ils ont appris avec leur tête, comme en classe.

Mais aussi avec leur corps, sans cesse actif, ainsi qu’avec leur cœur, parce qu’ils étaient heureux de vivre ces découvertes à deux, et fiers de ce beau tapis de feuilles. Cet apprentissage en forêt, ils s’en souviendront longtemps, car il s’enracine en eux du côté du cognitif, mais aussi du côté sensoriel et psycho-affectif. Apprendre ainsi avec la tête, le corps et le cœur, c’est ce que préconisait le pédagogue suisse Johann Heinrich Pestalozzi, il y a 200 ans. Mais en classe, hélas, c’est surtout la tête qui travaille !

Nathalie Barras, pédagogue par la nature, formatrice d’enseignants, autrice des fiches pédagogiques des Kits nature à l’école (1) et coautrice de L’École à ciel ouvert (2) -une « bible » pour tout amateur d’école en plein-air- remarque : « Aux enseignants que je forme, je dis souvent que nous ne sommes pas des cerveaux sur pattes ! Entre notre cerveau et nos pieds, nous avons un corps, capable d’éprouver des émotions, et doté d’un système sensoriel affûté. Les neurosciences donnent aujourd’hui raison à ce qu’avançait empiriquement le pédagogue suisse : un apprentissage s’ancre plus vite et plus profondément quand tout (le cognitif + le sensoriel + le psychoaffectif) est activé en soi, et qu’on est motivé et curieux. »

Apprendre sans en avoir l’air

Dans la nature ou la forêt, l’apprentissage n’est pas découpé par « matières » : l’enfant ne fait pas des maths à 10 h, puis du français. Marion Limousin : « Il apprend autrement. Tout peut être mis en lien, dans une approche pluridisciplinaire. Avec des petits, on cache un objet de la nature dans un sac, et on fait deviner ce que c’est ; cela développe leurs capacités sensorielles, mais aussi la grammaire et le vocabulaire, car ils doivent décrire l’objet au bout de leurs doigts ! Même chose avec le land art, où l’on travaille à la fois la créativité et la notion de symétrie et/ou la numération avec des marrons (pour les unités), des bâtons (pour les dizaines) et des pommes de pin (pour les centaines). »

© Océane Meklemberg - Salamandre École

Nathalie Barras souligne : « Oui, dehors, l’enfant apprend sans en avoir l’air… et cela change tout. Mais comment les petits d’humains apprenaient-ils, avant l’école obligatoire ? L’humanité a fonctionné ainsi pendant des millénaires ! » Le naturaliste Marc Giraud rajoute avec malice (3) : « Le léger vernis apposé par quelques siècles de ‘‘civilisation’’ ne change rien à notre nature profonde (…). Aujourd’hui encore, nous restons génétiquement des sauvages. Le retour à la nature n’est ni un retour à la préhistoire, ni un retour en enfance. C’est plutôt une renaissance des fondamentaux oubliés par le temps. »

« Ils saisissent de suite le sens d’une nouvelle notion, puisqu’ils ont sous les yeux le résultat de leurs calculs ! »

Cela n’empêche pas de repérer les moments où l’enfant est prêt à engranger un nouveau savoir, parce qu’il en a besoin. Voici pourquoi : face à une situation d’apprentissage, nous avons tous une zone de confort (« Ça, c’est facile »), une zone proximale de développement, juste au-dessus (« Je ne sais pas faire, mais avec un peu d’aide, je peux y arriver ») et une zone inconfortable, un cran au-dessus (« Ça, c’est trop dur ! »).

Ce n’est pas souhaitable de rester dans sa zone de confort – on ne progresse pas – ou d’être dans la zone d’inconfort. Nathalie Barras : « Ce qui est intéressant pédagogiquement, c’est quand l’enfant se trouve dans la zone du milieu ; l’enseignant doit repérer cet instant, car, alors, l’enfant a besoin de nouveaux outils. Par exemple, des 8-10 ans construisent une cabane. Ils se demandent comment faire tenir telle branche avec telle autre. C’est le moment d’introduire les calculs d’angle et de poids : les enfants en ont besoin pour consolider leur cabane. Et ils saisissent de suite le sens de cette nouvelle notion, puisqu’ils ont sous les yeux le résultat de leurs calculs ! »

Conscientiser ce qu’on a appris pour être conscient de son savoir

En jeu libre, quand l’enfant se laisse guider par sa curiosité, qu’il reproduit ce que fait l’adulte ou ce qu’il a vu en classe, qu’il s’organise avec ses copains pour faire un collier de fleurs ou une cabane, il peut être attentif, concentré, et aller au bout de sa tâche. Cet état, où il est 100 % absorbé, s’appelle le flow learning. Comment atteint-il ce « Graal » ? Joseph Cornell, un pédagogue américain, indique qu’il faut au préalable susciter son enthousiasme, puis focaliser son attention. Pile ce que fait la nature !

Après cela, il est bon de mettre en mots ce que l’enfant a vécu, note la formatrice : « Cela lui permet de conscientiser ce qu’il a appris ; une étape d’autant plus nécessaire que dans la nature, l’apprentissage se fait l’air de rien. En mettant des mots sur ce qu’il a découvert, l’enfant devient conscient de son savoir. »

Chaque fin de journée, Marion Limousin propose à ses élèves de répondre dans leur agenda à trois questions : ce dont je veux me souvenir (par exemple : "j’ai fait l’alphabet avec mon corps") ; mon acte solidaire du jour ("j’ai rangé les feutres" / "j’ai transporté du bois") ; ce que j’ai appris ("j’ai appris le ‘‘ch’’ de chat").

Et s’il pleut ?

« Le but de l’école en plein-air, c’est de créer un lien avec la nature… pas d’en dégoûter les enfants ! », rappelle Marion Limousin. Donc, pas de stakhanovisme : quand il fait trop froid ou qu’il pleut trop fort, tout le monde rentre. Même si les enfants sont souvent moins gênés par la pluie et le froid que les adultes.

La forêt, c’est au programme ?

Ah, ce programme, le cauchemar des enseignants… « C’est en effet leur première appréhension quand ils vont dehors », confirme Assia Rabinowitz, qui a créé l’association L’Appel de la forêt (4). Laquelle propose des sorties en forêt (à 30 minutes du métro Châtelet !) aux petits parisiens de 6-10 ans et forme, aussi, des enseignants : « Je leur répète que même si la sortie est ludique, les enfants apprennent beaucoup de choses : la numération (ramasser des marrons), les ordres de grandeur (classer des bâtons par taille), les formes géométriques, les dessins dans la gadoue, les compétences langagières… Les enseignants savent créer des ponts entre les activités et le programme ; certains craignent d’être démunis face aux questions des enfants. Mais ce n’est pas grave d’être apprenant en même temps qu’eux. »

« Ces enfants-là sont prêts pour la syllabisation... Là, ils font de la numération ! Et là, ils travaillent le vocabulaire et l’expression orale. »

Nathalie Barras rassure : on peut être en harmonie avec la nature ET avec le programme. Pour cela, « l’enseignant doit bien connaître les objectifs du programme pour repérer, en observant les enfants, les situations d’apprentissage. Un exemple ? En jeu libre, des 6-7 ans se poursuivent en scandant ‘‘Tu es le pluuuus viiiilain des louuups !’’ Ce jeu autour des sons est un indice : ces enfants-là sont prêts pour la syllabisation. »

Sur le terrain, elle dit aux enseignants : « Regardez, là : les enfants font de la numération ! Et là, ils travaillent le vocabulaire et l’expression orale. » Ravis, ils s’écrient : « Mais oui, c’est vrai ! » Quant aux enfants, ils sont très capables de faire le lien entre leurs jeux libres et ce qui se passe en classe ensuite.

En Suisse, le programme (le PER, Plan d’études romand) est axé à la fois sur les disciplines, comme en France (maths, français, et.) mais aussi sur les capacités transversales (communication, collaboration, démarche réflexive, pensée créatrice) et la formation générale (le vivre-ensemble, le bien-être, l’informatique, etc.). En Suisse, on n’est donc pas obsédé par le découpage d’une journée par « matières ». Et les élèves qui ont fait leur école en forêt, dehors, sont très bons sur les capacités transversales !

© Océane Meklemberg - Salamandre École

Comment revenir dans une école « classique » ?

Malgré tout, Nathalie Barras prévient : « On ne milite pas pour une école 100 % en plein-air ; le but, ce n’est pas que les enfants se sentent en décalage avec notre société, mais qu’ils soient des êtres complets, et qu’ils aient noué un lien émotionnel positif avec la nature. » Donc le retour vers le système « classique » se prépare. À EducaTerre, on fait asseoir les enfants de temps à autre, on leur donne quelques devoirs et – surtout – les plus grands peuvent faire un stage dans l’établissement qui les accueillera, quand ils auront 12 ans.

On peut s’ennuyer, en forêt ?

Le dehors n’est pas une recette magique : il arrive qu’un enfant soit un peu désœuvré. La pédagogue par la nature précise : « Nous l’aidons à comprendre ce qui se passe en lui, et de quoi il peut avoir besoin. S’il est fatigué, contrarié, nous lui proposons une pause. Il peut s’installer sur une bâche, regarder les nuages ou le vent dans les feuilles, dessiner les formes qu’il voit, prendre conscience de ce qu’il ressent. » Il aura fait du langage oral et de l’intelligence émotionnelle, donc il n’aura pas RIEN fait ! Il aura peut-être même rêvé, sera parti se promener sans but…

Ce droit à l’errance est précieux dans cette époque qui nous voudrait toujours productifs. Assia Rabinowitz cite un vieil ami de sa famille, inventeur d’un logiciel qui a révolutionné nos vies. Il a passé son enfance… perché dans un arbre ! Elle conclut : « Quand l’enfant est dehors, le nez au vent, il se passe des tas de choses qu’on ne mesure pas… et pas maintenant ! » Quelles sont les idées en germe dans le cerveau des enfants élevés en plein-air ? Mystère. Mais Friedrich Nietzsche écrivait : « Ne prêtez foi à aucune pensée qui n’ait été composée au grand air et dans le libre mouvement du corps. »

On parie que les idées de ces enfants de l’école du dehors ne manqueront pas… d’air, justement ?

Une année dans les bois sur l’Île de Ré

Caroline Cartalas, éducatrice franco-allemande formée à la pédagogie par la nature, a créé l’an dernier L’École Buissonnière sur l’Île de Ré. Un terrain entre les bois et la plage, une roulotte comme salle de classe et un canapé forestier pour accueillir 14 enfants de 3 à 6 ans. « J’ai grandi en Allemagne, où la nature occupe une place importante ; je voulais donner aux petits la possibilité de se dépenser chaque jour, de vivre dans leur corps l’arrivée et les changements de saison, de s’entraider. Les enfants (déjà ici l’an dernier) sont très fiers d’avoir vécu toute une année dans les bois ! » On imagine les kilos de souvenirs qu’ils en garderont.

Découvrez les activités en plein-air et en forêt, ainsi que les fiches pédagogiques liées à la nature pour enseigner aux enfants toutes les matières scolaires.

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