Quand la nature restaure l’attention de l’enfant…

Le bien-être ressenti lors d’une sortie en forêt ou dans un pré, quantité de chercheurs l’ont examiné à la loupe pour comprendre de quoi il est fait. Ils ont découvert que fréquenter la nature est bon pour notre santé – ce dont on se doutait – mais a aussi la capacité de « réparer » nos capacités attentionnelles, qui s’épuisent dans notre quotidien agité et rempli de sollicitations… Comment fonctionne cette restauration ? Et quels sont les moments choyés par les enfants pour débrancher du quotidien et se reconnecter à soi ?

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Soutenir son attention, c’est fatigant…

Chaque mardi après-midi, Chloé, 8 ans, a l’école en forêt, à Mancenans (Doubs). « Mon moment préféré, c’est quand je vais dans mon coin nature (1), 20-30 minutes. J’aime retrouver mon arbre, un joli pin, et m’asseoir ou m’allonger à côté. Je ressors de là détendue et plus concentrée. De retour à la maison, je suis plus agréable, dit ma mère ! Et j’ai l’impression que les devoirs du mardi soir sont plus faciles que les autres soirs… »

Les travaux de Rachel et Stephen Kaplan, professeurs de psychologie environnementale de l’université du Michigan (États-Unis), donnent raison à Chloé. Depuis les années 1980, les chercheurs étudient les effets restaurateurs de la nature sur l’attention. Que se passe-t-il, quand en classe la fillette doit faire un exercice de maths ? La psychologie distingue plusieurs formes d’attention. L’une, volontaire, se décompose en trois sortes : l’attention sélective, d’abord, qui permet à Chloé d’écouter les consignes de l’enseignante, tout en « désactivant » ce qui se passe autour, comme le bruit ambiant. Ensuite, l’attention partagée, qui consiste à répartir son attention entre plusieurs activités, comme écouter l’enseignant et discuter avec son voisin. L’attention soutenue, enfin, c’est celle mobilisée pour terminer une tâche ; celle dont Chloé se sert pour cet exercice.

Quand notre attention se focalise sur une tâche, notre système attentionnel est obligé d’inhiber tout le reste, qui pourrait nous déconcentrer. Mais c’est fatigant ! C’est pour cela que nos ressources attentionnelles sont limitées dans le temps et ont besoin d’être restaurées régulièrement.

Or, note Barbara Bonnefoy, chercheuse en psychologie sociale (2): « Quand notre attention se focalise sur une tâche, notre système attentionnel est obligé d’inhiber tout le reste, qui pourrait nous déconcentrer. Mais c’est fatigant ! C’est pour cela que nos ressources attentionnelles sont limitées dans le temps et ont besoin d’être restaurées régulièrement. Parfois, c’est difficile de maintenir son attention, si l’on travaille dans le bruit, si l’on est dérangé ou si l’on a des pensées parasites. Dans ce cas, les ressources sont saturées. » La capacité attentionnelle s’atténue, d’où, en classe, difficultés à se concentrer ou inhiber ses pulsions et résultats en baisse.

© Océane Meklemberg

La douce fascination de la nature

La bonne nouvelle ? Près d’un lac ou dans un pré, pas besoin de focaliser son attention ! Barbara Bonnefoy : « Dans la nature, nos ressources attentionnelles sont moins sollicitées, parce qu’on n’y fait pas la même chose qu’au quotidien. » Comme l’attention soutenue n’a pas besoin d’être activée, elle peut se mettre au repos. À sa place, « La nature nous plonge dans une forme d’attention flottante, grâce à cet environnement dont la beauté nous fait du bien ! » Le plaisir éprouvé par l’enfant (ou l’adulte) est tel qu’il n’a pas besoin de se forcer à être attentif à ce qui l’entoure ; une douce fascination s’installe... Tiens, là, un ruisseau. L’enfant s’accroupit et regarde l’eau ; le petit glouglou le berce : « L’eau est un élément qui nous attire ; on est ‘’câblé’’ pour la contempler ! Et le mouvement de l’eau, le son d’une cascade sont complexes et fascinants ». Un peu plus loin, l’enfant s’allonge dans l’herbe, au pied d’un acacia et regarde la cime : une brise fait danser les feuilles d’avant, en arrière.

Regarder la neige tomber, écouter le chant des oiseaux, sentir des plantes : ces moments-là, poursuit la chercheuse, plongent l’enfant dans un état contemplatif ; et c’est cette attention qui n’a pas besoin d’être dirigée qui restaure ses capacités d’attention.

Ce ballet hypnotisant captive l’enfant qui perd la notion de temps. S’est-il écoulé 5 minutes ou 25 depuis le début de sa pause ? Regarder la neige tomber, écouter le chant des oiseaux, sentir des plantes : « Ces moments-là, poursuit la chercheuse, plongent l’enfant dans un état contemplatif ; et c’est cette attention qui n’a pas besoin d’être dirigée qui restaure ses capacités d’attention ». De plus, « ce mécanisme d’observation reconnecte à l’instant présent, ce qu’un enfant sait bien faire. Il en tire des bénéfices psychologiques, car cet état particulier libère des pensées parasites et favorise la réflexion, dans un autre cadre ». Stéphanie, mère de Léna, 9 ans, en CM1, qui va en forêt chaque mardi, le voit : « Léna est dans la lune et a du mal à se concentrer mais en forêt, elle est très attentive ! Elle repère des insectes, des traces d’animaux. Moi, je passe devant sans les voir. » Et les plus jeunes ? La chercheuse sourit : « Les tout-petits sont un peu animistes : ils pensent volontiers que les arbres parlent, et sont copains avec des grenouilles... » Chez eux, cette douce fascination est presqu’une seconde nature !

« Mon moment à moi », plébiscité par les enfants

Lorsqu’on demande aux enfants quel moment leur fait le plus de bien, dehors, beaucoup citent leur coin nature. Du calme – 10 à 30 minutes rien qu’avec soi – les sens en éveil, quelle parenthèse précieuse ! « Coupé du monde, on se retrouve avec soi-même pour observer, penser. Ce n’est pas fréquent, ce genre de moments, même quand on vit à la campagne », note Justine, 12 ans (en 5 e), qui a adoré son année de CM2 à Mancenans, avec forêt tous les mardis. Dans ce qu’on appelle aussi « Mon moment à moi » (MMAM), les enfants se posent, se reposent. D’autres font à un câlin à leur arbre ou lui parlent : « Je lui raconte les choses que je dis à mes amies ; il est bien obligé de m’écouter ! », dit Justine, prosaïque, qui a baptisé son pin Nin-nin… comme son doudou ! D’autres enfants s’endorment dans leur coin nature, sur le sol ou à califourchon sur le tronc, bras et jambes pendant façon « paresseux ». Raphaëlle, 13 ans, se souvient qu’en CM2, lors des sorties en forêt, elle a dû réveiller quelques copains qui dormaient lorsqu’Elise Sergent, l’enseignante, faisait retentir le « coucou » de fin de pause !

Y est-on toujours quiet ? Kellie Poure, éducatrice nature (3), remarque : « Je me souviens de Dylan, 9 ans, pendant un séjour dans les Pyrénées. Les premiers ‘’MMAM’’ l’ont bousculé ; dans sa famille, il n’était jamais seul. Alors seul sur le gros caillou qu’il s’était choisi, il a pensé à ses problèmes… et ça l’a fait pleurer. Mais à la fin du séjour, il a tenu à y retourner. Pour dire au revoir à son caillou. »

Se reconnecter à soi et à l’essentiel

« Dans la connexion à la nature, il y a une dimension spirituelle ; on se retrouve avec plus grand que soi. On observe aussi une forme de mystique, qui touche à la magie, au merveilleux et déclenche des questions d’enfants (’’ C’est quoi la neige ? D’où vient le vent ?’’), ainsi que des réflexions existentielles : ‘’Cette montagne/cette forêt, elle était là avant moi ; elle le sera après…’’ », dit Barbara Bonnefoy. Difficile dans ce cadre de ne pas prendre de la hauteur sur nos tracas quotidiens ! Justine : « Dans mon coin nature, je repense aux conflits entre amies, par exemple ; cela m’aide à prendre du recul et à penser autrement. »

La nature apporte de la nouveauté, sans stimulation excessive (au contraire des jeux vidéo, si on schématise), mais aussi de la continuité et de la constance : le paysage n’est pas bouleversé chaque semaine, mais la nature change tout le temps.

Si la nature invite à faire le ménage dans notre désordre attentionnel, elle offre aussi à l’enfant un équilibre parfait entre deux éléments essentiels à son développement, explique Crystèle Ferjou, pionnière de l’école dehors (4): « La nature apporte de la nouveauté, sans stimulation excessive (au contraire des jeux vidéo, si on schématise), mais aussi de la continuité et de la constance : le paysage n’est pas bouleversé chaque semaine, mais la nature change tout le temps. »

Pour achever la restauration de l’attention, on peut compter sur la nature pour réserver de belles surprises. « C’est ce qu’appelle le ‘’Plus fort que tout’’, explique Kellie Poure. Comme un vol cigognes en migration au-dessus de notre groupe ; on a tout stoppé, on s’est tous allongés par terre, et on les a regardées ! Le Plus fort que tout, il faut le saisir de suite… »

Ces instants où le temps est suspendu, où l’enfant est connecté au vivant et au plus grand que lui, inscrivent en lui une chose rare : il cultive ce lien à la nature pour lutter contre la fatigue attentionnelle ou le stress. Cette capacité à s’éloigner du brouhaha du monde n’a pas fini de lui servir…

© Océane Meklemberg

Une dose de vert pour combattre le stress !

Un article publié dans la revue Science, de 1984, montrait que les patients se remettaient plus vite d’une opération, consommaient moins d’analgésiques et se montraient plus sereins si la fenêtre de leur chambre donnait sur un paysage naturel. D’autres travaux ont aussi montré que cet effet bénéfique marche aussi si le patient peut regarder des photos de nature ou écouter des oiseaux ou entendre ruisseler de l’eau !

Ces travaux montraient que les patients exposés à la vue et aux sons de la nature étaient moins anxieux et avaient ressenti moins de douleur lors d’un examen que les autres. Les environnements naturels – même lorsqu’ils se limitent à une plante d’intérieur ou une photo de cascade en montagne – induisent des émotions positives et réduisent les pensées négatives et le stress. Vite, rempotons le ficus !

(1) Appelé aussi « Mon moment à moi », c’est un temps particulier d’une sortie nature : les élèves s’éloignent les uns des autres et rejoignent chacun leur coin nature pendant 10 à 30 minutes, selon leur âge.
(2) Elle a écrit le chapitre Nature et restauration psychologique dans Le souci de nature, Apprendre, inventer, gouverner, dirigé par Cynthia Fleury et Anne-Caroline Prévot, CNRS Éditions.
(3) Elle est aussi membre de la Dynamique Sortir !, un groupe de travail du REN, Réseau école et Nature (aujourd’hui FRENE). frene.org et euziere.org
(4) Et auteure avec Moïna Fauchier-Delavigne de Emmenez les enfants dehors ! Robert Laffont.