Quand la nature fait (un peu) peur aux enfants…

Pourquoi un enfant peut-il trouver la nature inquiétante ? Pourquoi l’associe-t-il parfois à des représentations négatives (forêt hostile, animaux féroces, etc.) ? En la matière, quel est le rôle des albums jeunesse ? Et comment aider l’enfant à faire le tri entre des peurs irrationnelles (et encombrantes) et d’autres constructives, pour sa psyché et sa vie en harmonie avec la nature ?

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La peur de la nature résonne avec les peurs de l’enfant

Il ne faut pas pousser beaucoup l’enfant pour que dans la nature, son imagination parte au galop : un animal m’observe-t-il, caché derrière ce chêne ? Ce buisson de ronces ne serait-il pas maléfique ? Et si je me perdais, dans ce bois ? La nuit, y a-t-il des bêtes féroces ? À sa décharge, il faut dire que notre « inconscient collectif de nature », si on peut l’appeler ainsi, est peuplé de récits dans lesquels la nature nous joue de sacrés tours, et les animaux ne sont pas toujours sympathiques…

Qui n’est jamais parti en forêt en sifflotant : « Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n’y est pas » ? Si l’enfant frissonne autant en pleine nature, c’est que ses peurs font écho à celles, archaïques, qu’il éprouve depuis tout-petit.

Peur de l’inconnu, d’abord, puisque le « dehors », c’est tout ce qui n’est pas la maison, le lieu sécure par excellence ! Puis peur de l’abandon, angoisse de séparation, peur de se faire dévorer par des bêtes méchantes, peur de l’engloutissement…

Un dualisme "enfant-nature" en miroir

Ainsi, Nicole Prieur, thérapeute et philosophe (1) détaille : « La nature montre un double visage : elle est à la fois accueillante, généreuse ; mais elle peut aussi se montrer inquiétante, dangereuse. Ce double aspect renvoie à la dualité intrinsèque de notre humanité : la nature, comme notre propre nature humaine, ne peut pas être réduite à son seul côté positif et bon… »

Et l’enfant ne fait pas exception à ce dualisme, lui qui est traversé par quantité d’émotions contradictoires et d’angoisses, qui font partie de son développement.

© Océane Meklemberg.

Comment la littérature met en scène les peurs de l’enfant dehors ?

L’enfant n’a pas besoin de vivre « pour de vrai » les peurs qu’il éprouve dans la nature. Grâce aux histoires qu’on lui raconte, il trouve de quoi frissonner « pour de faux » ! Sa peur de l’abandon est mise en scène dans Le Petit Poucet, abandonné en pleine forêt. La peur de l’engloutissement, il la retrouve dans La Belle au bois dormant, quand le château de la Belle est coupé du monde par une forêt de ronces… Quant à sa peur de la dévoration, elle est illustrée dans quantité d’histoires, Le Petit chaperon rouge, les contes avec des ogres et beaucoup d’autres.

Ces récits permettent à l’enfant de vivre à la fois sa peur et son plaisir de la dépasser !

Le psychanalyste Bruno Belletheim, en 1976, a bien mis en lumière dans La psychanalyse des contes de fées combien les contes (de Perrault et des frères Grimm, notamment) sont nécessaires à la construction identitaire de l’enfant. Ils mettent en effet en scène les conflits intérieurs qui l’animent : le complexe d’Œdipe (Blanche-Neige), la rivalité dans la fratrie (Cendrillon), le sentiment de toute-puissance, les angoisses de séparation, etc.

Puis Nicole Prieur poursuit : « Ces récits sont intéressants car ils permettent à l’enfant de vivre à la fois sa peur et son plaisir de la dépasser – c’est pour cela que le frisson est agréable ! » En lisant Le Petit chaperon rouge, il joue avec sa peur « pour de faux », alors que pour de vrai, s’il était au milieu d’un bois, il éprouverait peut-être une frousse bleue…

La peur, pivot d’une bonne histoire !

Certains parents froncent déjà les sourcils ; est-ce bien nécessaire d’effrayer leur petit chou avec ces histoires de dévoration ou d’abandon en pleine forêt ? Faut-il forcément faire peur à l’enfant pour qu’il en retire quelque chose ? Les parents devraient faire davantage confiance à leurs enfants : ces derniers ont bien compris que les dangers décrits dans les histoires, on les affronte de façon symbolique !

Mais Emmanuelle Beulque, directrice éditoriale du pôle jeunesse aux éditions Sarbacane, regrette qu’on ait aujourd’hui si peur de la peur : « Les parents sont devenus trop frileux… À force, ils transmettent leurs craintes aux enfants. La peur est pourtant essentielle, dans un album jeunesse : sans elle, il n’y a pas de tension narrative. Donc pas d’histoire… L’histoire existe parce qu’il y a un drame, quelque chose de tendu, qui menace ou effraie le lecteur. »

Des ressorts fictionnels essentiels

De son côté, Grégoire Solotareff, l’un des auteurs-illustrateurs les plus célèbres (à L’Ecole des loisirs, il est aussi éditeur de la collection Loulou et Compagnie), confirme : « Peur de l’abandon, du monstre, de la dévoration… Toutes ces peurs archaïques de l’enfant, ce sont les ressorts fictionnels de l’histoire ! » Mettre en scène ces peurs dans la forêt ne se fait pas par hasard : « La forêt, c’est l’inconnu, le danger… C’est le lieu naturel le plus riche, pour bâtir une histoire. Il peut s’y passer plein de choses : il y fait sombre, on peut se cacher derrière les arbres, il y a des obstacles… C’est une source infinie de surprises et de menaces ! »

On n’écrirait pas les contes de Grimm, en 2022... L’époque est déjà assez inquiétante, alors je m’efforce de faire lire et gamberger un enfant à l’aide de ressorts ludiques plutôt qu’effrayants !

Mais le but n’est évidemment pas de terroriser les petits lecteurs, poursuit-il : « Je peux jouer avec les peurs archaïques des enfants, mais dans une certaine limite : pour s’en amuser, pour montrer comment on peut surmonter les obstacles de la vie, ou qu’on peut être plus malin que le loup (ou le méchant). Le monde est plus violent aujourd’hui qu’il y a 35 ans, lorsque j’ai écrit mes premiers albums. Donc je n’écris plus la même chose. D’ailleurs, on n’écrirait pas les contes de Grimm, en 2022... L’époque est déjà assez inquiétante, alors je m’efforce de faire lire et gamberger un enfant à l’aide de ressorts ludiques plutôt qu’effrayants ! »

Surmonter sa peur petit à petit...

Pour les parents qui voudraient voir comment actuellement, on peut parler du passage de l’enfance à l’adolescence et de la peur de l’inconnu sans ressortir un vieux Petit Chaperon rouge, Emmanuelle Beulque donne l’exemple de l’album Jeu de piste à Volubilis, de Max Ducos. Une petite fille plutôt timorée explore sa maison ; petit à petit, un jeu de piste l’amène à explorer le fond de son jardin, où elle n’a jamais osé aller, car les herbes sont hautes et il y fait sombre.

Par le biais du jeu, elle y parvient et découvre quelque chose de précieux. En surmontant sa peur, elle découvre le secret de sa maison et prend confiance en elle. L’album, multiprimé, marche toujours depuis… 15 ans !

© Océane Meklemberg.

Détricoter les peurs de l’enfant…

« Pour remettre du rationnel sur les peurs archaïques et irrationnelles de l’enfant et l’aider à ‘’métaboliser’’ ses angoisses, le travail de l’adulte consistera à mettre des mots sur ses peurs », détaille Nicole Prieur. « En parlant avec lui, on l’aide à déployer ses ressources, pour qu’il sache qu’il a des moyens de se défendre contre ses peurs – et pas seulement à l’abri dans sa chambre, en lisant le livre ! »

On peut alors demander à l’enfant : « Et toi, de quoi aurais-tu peur à la place du Chaperon rouge ? Quelle solution aurais-tu trouvé pour échapper au loup ? » En parlant des moyens de se protéger de ce danger imaginaire, se mettent en place dans l’esprit de l’enfant des mécanismes de défense contre d’autres peurs, bien réelles, celles-ci.

N’ayons pas peur des peurs de nos enfants, elles les aident à se construire !

« Peu à peu, poursuit-elle, l’enfant va apprendre à contenir ses peurs et les maîtriser, sans les redouter. » Il découvre aussi que la peur est un sentiment ni honteux ni négatif, que c’est une expérience qui le fait grandir. Et surtout, qu’il n’est pas seul à l’éprouver – très rassurant pour lui qui se trouvait nul car il se croyait le seul trouillard !

Enfin, il voit comment les héros de l’histoire auxquels il s’identifie arrivent à s’en sortir. Car ils s’en sortent toujours ! « Cela crée des tuteurs de développement, des modèles pour l’enfant et des perspectives : oui, on peut s’en sortir… de cet obstacle, et de ceux qui suivront », insiste Nicole Prieur. Qui répète : « n’ayons pas peur des peurs de nos enfants, elles les aident à se construire ! »

Pourquoi ce n’est pas si mal d’avoir (un peu) peur de la nature

Et la philosophe rajoute : « Sur un plan anthropologique, c’est positif que la nature reste dangereuse, qu’elle continue de nous inquiéter ; c’est une façon de se rappeler qu’on ne peut pas la dominer. » Cette nouvelle posture nous remet… à la bonne échelle !

Eh oui, la Terre n’est pas la planète des hommes : nous devons cohabiter avec des millions d’autres êtres vivants, puisque nous ne sommes qu’une espèce parmi d’autres, s’amuse Christine Rollard (2), biologiste arachnologue au Muséum national d’histoire naturelle. « Moi, je mets tout le monde au même niveau ! Je dis aux enfants : ‘‘nous sommes des animaux différents ; acceptez cette différence de forme, de mode de vie, d’échelle, pour voir les choses autrement. Rapetissez-vous, et essayez de découvrir la nature avec cet œil’’ ».

Une façon de rappeler qu’on ne doit pas chercher à domestiquer la nature (comme on voudrait le faire avec nos propres émotions…), mais seulement la découvrir.

La nature contient un mystère qui nous relie à des questions importantes. Et la nature nous dépasse : elle était là avant nous, elle sera là après nous. Elle nous embarque dans tellement de questionnements…

Et Emmanuelle Beulque d'ajouter : « Nous, humains, avons du mal à réaliser que la nature a son existence propre… et qu’il faut apprendre à vivre en harmonie avec elle ». Cela bouscule un peu nos habitudes de conquérants de la nature ! Tout comme Sveva Grugioni Baur, qui enseigne la biologie à Lausanne (3) et qui enfonce le clou : « On ne peut pas faire n’importe quoi, dans la nature ! Il faut y faire preuve d’humilité, et apprendre à respecter la mer, la montagne, la forêt... »

Se reconnecter à la nature et à ses questionnements fondammentaux

Voilà donc ce qui attend l’enfant : apprendre à vivre en harmonie avec la nature et les colocataires de cette Terre que nous partageons, en étant libéré de ses peurs parasites, devant les petites bêtes qui piquent, qui rampent, les forêts sombres, les eaux profondes. Mais reconnecté à lui et à la nature, « réensauvagé », comme dirait Emmanuelle Belque.

Et alors, les questions essentielles ne tarderont pas à surgir ! Nicole Prieur : « On ne sait pas d’où vient la nature, comment elle a été créée… Cette interrogation met l’enfant en lien avec des questions existentielles : ‘‘J’étais où avant d’être dans le ventre de Maman ?’’, ‘‘Comment est arrivé le premier arbre ? Le premier oiseau ?’’ La nature contient un mystère qui nous relie à des questions importantes. Et la nature nous dépasse : elle était là avant nous, elle sera là après nous. Elle nous embarque dans tellement de questionnements… ».

Laissons-la emporter l’enfant (et nous avec) : avec elle, nous n’avons pas fini d’en apprendre sur nous-mêmes !

À lire aussi l’article « Cette nature inconnue qui fait (un peu) peur… »

(1) - Et auteure de Les Trahisons nécessaires, s’autoriser à être soi, éditions Robert Laffont.
(2) - Et auteure de 50 idées fausses sur les araignées, éditions Quae.
(3) - Et professeure associée en didactique des sciences et de biologie, à la HEP (Haute école pédagogique)du Canton de Vaud.

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