Cette nature inconnue qui fait (un peu) peur…

Ce n’est pas un scoop, les enfants d’aujourd’hui grandissent souvent « hors-sol ». Cette nature, que l’enfant fréquente si peu, engendre chez lui des peurs infondées. Qui l’éloignent encore davantage du désir de mettre le nez dehors et de s’intéresser à ce qu’il découvre autour de lui. Comment redonner à l’enfant le goût du dehors et, par ricochet, faire grandir en lui sa curiosité de nature… qui paraît un peu en jachère, ces temps-ci !

1 min de lecture

La nature, redoutée parce que méconnue

Ce sont des scènes qui déroutent : un garçon de 8 ans en larmes, apeuré à l’idée de marcher pieds nus dans l’herbe ; en forêt, une fille du même âge, qui refuse d’attraper un bout de bois à main nue ; et une autre de 6 ans, la voix tremblante, qui chuchote à l’animatrice : « Ils sont par où, les loups ? » La liste pourrait s’allonger à l’infini… Anne-Caroline Prévot, directrice de recherche au CNRS et chercheure au Muséum national d’histoire naturelle (1), résume : « En matière de méconnaissance de nature, on voit des choses qu’on n’a jamais observées jusque-là ! Une image m’a frappée : la fille d’une amie, 3-4 ans, qui se promène en forêt et hurle en voyant sur le chemin des glands, qu’elle prend pour de la vermine… On ne va tellement plus dehors que la nature ‘’au naturel’’ est devenue angoissante ».

Un cercle vicieux s’enclenche alors : plus la nature semble étrangère – et un peu hostile, car on lui prête volontiers un tas de mauvaises intentions –, moins on y va. Et tous les prétextes sont bons : il fait froid ? Alors on ne sort pas, les enfants pourraient prendre mal. Il pleut ? Ils vont se salir (peur n°1 des parents, largement transmise aux enfants !) ou glisser et se faire mal. Une balade en forêt ? Sûrement pas, il y a des ronces qui piquent ou des bêtes qui font peur…

Araignées, serpents, guêpes… Nous craignons davantage ce qui est éloigné de nous, les mammifères !

À ce régime, pas étonnant que certains enfants soient si timorés, dehors ! Amélie Goulet, administratrice du site Les mal-aimés, j’adore (2), qui défend les animaux gluants, rampants, piquants que beaucoup (trop) de monde déteste : « Il y a peu, j’animais une activité avec des 7-12 ans : la moitié étaient curieux, l’autre appréhendaient un peu. Mais c’est dans la nature humaine, de redouter ce qu’on ne connaît pas… »

En n°1 sur le podium des animaux mal aimés ? Les araignées, suivies des guêpes et des serpents : « Nous craignons davantage ce qui est éloigné de nous, les mammifères ; donc le serpent, avec sa peau lisse que certains imaginent gluante, inquiète davantage que le renard. » La biologiste arachnologue du Muséum Christine Rollard (3)– qui en connaît un rayon sur nos peurs ! – rajoute : « J’organise des séances pour désensibiliser à l’arachnophobie. Les enfants ont quantité d’idées fausses sur les araignées ! Leur peur n’est pas seulement liée à la dangerosité supposée de ces animaux, mais à leur côté sombre, leur déplacement. Aujourd’hui, je reçois même des petits de 5-6 ans alors que cette peur a longtemps concerné les plus grands de 8-10 ans. J’y vois là, entre autres explications, un symptôme de l’éloignement de l’homme de son milieu ! »

De mauvaises expériences du dehors

Résultat ? Pour Xénia Subila, enseignante auprès d’élèves de 6-8 ans à Lausanne, (4) : « Les enfants sortent si peu dehors spontanément qu’ils n’ont pas les repères que nous avons construits, enfants, en fréquentant la nature. Et c’est là où il y a des risques d’accidents ! » Sa collègue Sveva Grigioni Baur qui enseigne la biologie (5) confirme combien cette génération est hors-sol : « Les élèves arrivant au collège sans connaître le milieu naturel sont nombreux. Ce n’est pas une peur ‘‘saine’’, qu’ils éprouvent, plutôt une peur basée sur le dégoût. Ils ne discriminent pas ce qui peut être dangereux (une vipère) et ce qui ne l’est pas, comme un ver de terre. »

Le fait que la nature fasse peur, c’est quelque chose qui s’inscrit profondément en soi…

Cette absence de repères favorise la survenue « d’expériences négatives de nature », comme les nomme Anne-Caroline Prévot, et renforce les croyances de certains qui trouvent la nature inquiétante. Un enfant novice dans la nature peut en effet tomber d’une branche (s’il ne sait pas distinguer une branche solide sur laquelle il peut grimper d’une autre, vermoulue) ; marcher sur une vipère (s’il ne regarde pas où il pose ses pieds) ; glisser sur un rocher couvert de mousse (si c’est la première fois qu’il expérimente ce sol), etc. Certains diront : « Et alors ? Il n’y a pas mort d’homme ! C’est ainsi qu’on construit son ‘‘savoir du dehors’’. » Oui, mais trop souvent, il suffit d’une expérience malheureuse, une piqûre de guêpe, une ronce qui égratigne ou une glissade qui finit par une bosse pour que le parent redoute ses sorties… et transmette sa crainte à l’enfant.

Denis Haan, enseignant à Lausanne auprès d’élèves de 9-10 ans (6), rajoute : « Le fait que la nature fasse peur, c’est quelque chose qui s’inscrit profondément en soi. À la HEP (où nous formons les enseignants), nous rencontrons de jeunes professeurs, très novices en nature. On peut imaginer que dans leur pratique de la nature, ils seront plus frileux que d’autres, qui ont grandi près de la nature. »

© Océane Meklemberg.

Une nature que l’enfant ne sait plus nommer !

Le cercle « J’ai peur de ce que je connais mal/moins je connais, plus j’ai peur » est d’autant plus vicieux que beaucoup d’enfants ne savent plus nommer les éléments de nature. Le meilleur exemple, c’est Xénia Subila qui le donne. En sortie nature, un matin, elle fait goûter à ses élèves une fleur de trèfle, au goût sucré et agréable. L’après-midi, l’un d’eux revient de chez lui, disant qu’il a goûté « une fleur pas bonne du tout » ! De la séance du matin, il avait retenu que TOUTES les fleurs se mangeaient. N’en connaissant aucune, il ne faisait pas la distinction entre celle du trèfle et les autres. Une chance que la fleur croquée était juste amère, et pas toxique !

Aujourd’hui, personne n’est choqué qu’un enfant dise : ‘‘Oh, un oiseau !’’, faute de savoir le nommer.

Amélie Goulet, elle aussi, a noté ce manque de discrimination : « Un enfant de 5-6 ans est capable de reconnaître 20 logos de marque ou 50 types de Pokemon, mais il ne sait pas distinguer une pie, d’un merle ou d’un pigeon. » « Aujourd’hui, personne n’est choqué qu’un enfant dise : ‘’Oh, un oiseau !’’, faute de savoir le nommer. Cela doit nous questionner : à quoi décide-t-on d’accorder de la valeur ? », s’interroge Denis Haan.

Devra-t-on attendre qu’un enfant s’écrie « Oh, un animal ! » devant une vache, un cochon, ou un dauphin pour comprendre qu’il est grand temps de donner double dose de nature aux enfants ? Car la méconnaissance de nature ne se résorbe pas quand l’enfant grandit. Sveva Grigioni Baur l’a mesuré auprès de ses élèves adolescents : un jour, en classe, ils étudient les différents types de lichens. La leçon se poursuit dans le parc voisin. Mais quand elle leur propose d’observer ces lichens sur les frênes, chênes et érables du parc, les élèves semblent perdus. Penaud, l’un d’eux demande : « Comment reconnaît-on ces arbres ? »

© Océane Meklemberg.

Re-familiariser l’enfant avec la nature pour discipliner ses peurs

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », disait Albert Camus. C’est d’abord le meilleur moyen pour rester indifférent au sort de quantité d’espèces menacées ; un danger qu’on ne perçoit pas… puisqu’on ignore jusqu’au nom de ces espèces !

Mal nommer la nature, c’est surtout le meilleur moyen de mettre tous les éléments de nature/toutes les bêtes dans le même panier, et décréter : « Moi, la forêt, je n’aime pas, c’est plein d’insectes », ou « Argh, une araignée ! Elle me regarde, on dirait qu’elle va m’attaquer. C’est agressif, ces sales bêtes ! » Christine Rollard vole aussitôt à leur secours : « Cela n’a pas de sens de faire ces généralités : il y en a 50 000 espèces ! L’araignée n’est ni méchante ni gentille. Elle est ce qu’elle est… Et elle s’en fiche, de nous ! Déjà, elle ne voit pas net. Et elle ne capte pas la globalité de la personne devant elle ; c’est un être sensoriel, sensible, qui perçoit des vibrations autour d’elle et se déplace en conséquence. De plus, les araignées sont peut-être craintes par certains, mais elles ne sont ni allergisantes, ni vecteurs de maladie et ne causent que 15 morts par an dans le monde, et fort loin de chez nous ! »

Chez les enfants, cette peur de la nature (souvent héritée des parents) n’est pas ancrée profondément ; il s’agit souvent d’une petite ‘‘trouille’’, facile à détricoter.

Donner ces éléments rationnels à l’enfant aide à dégonfler ses peurs infondées. Amélie Goulet confirme : « Chez les enfants, cette peur de la nature (souvent héritée des parents) n’est pas ancrée profondément ; il s’agit souvent d’une petite ‘‘trouille’’, facile à détricoter : quand j’explique le mode de vie d’un animal, l’appréhension laisse vite place à la curiosité. » Il suffit juste de leur donner quelques clés en sciences de la nature pour comprendre : cela apaise leurs peurs et leur donne l’envie d’être curieux de nature.

L’autre clé pour changer le regard des élèves (et parfois de leurs enseignants) sur la nature ? Tous dehors ! Denis Haan détaille : « Certains enseignants n’y vont parce qu’ils ne sont pas experts en faune ou en flore ; c’est vrai, ce n’est pas facile, d’abandonner cette pression de tout savoir, pour l’enseignant. Mais l’important, ce serait que les enfants, dès les petites classes, prennent l’habitude d’aller dehors, d’observer les choses, pour y vivre des expériences sensibles et émotionnelles. C’est ainsi que cette expérience du dehors ne restera pas une sortie scolaire, mais quelque chose qu’ils ont envie de revivre ». Pas forcément parce qu’ils ont accumulé des savoirs, mais parce qu’ils ont découvert le meilleur outil pour lutter contre leurs peurs irrationnelles : le plaisir. Celui de mettre le nez dehors, de respirer la nature après la pluie, d’observer cette fleur qui n’était pas éclose hier, de suivre le vol de cet oiseau, dans le jardin. Pardon, pas un oiseau… Une pie !

À lire aussi l’article « Quand la nature fait (un peu) peur aux enfants… »

(1) - Et auteure du formidable La nature à l’œil nu, CNRS Éditions. Elle a aussi codirigé, avec Cynthia Fleury Le souci de la nature. Apprendre, inventer, gouverner (même éditeur).
(2)- lesaimesjadore.org site de la Fédération CPN (Connaître et protéger la nature).
(3) - Et auteure de 50 idées fausses sur les araignées, éditions Quae.
(4) - Et enseignante en didactique des sciences de la nature, à la HEP (Haute école pédagogique) du Canton de Vaud.
(5) - Et professeure associée en didactique des sciences et de biologie, à la HEP du Canton de Vaud.
(6) - Et enseignant en didactique des sciences de la nature et des mathématiques, à la HEP du Canton de Vaud.

La place de la nature dans les films de Walt Disney

Pour montrer à quel point l’humain s’éloigne de la nature, et s’en fait une image mentale de moins en moins riche, Anne-Caroline Prévot a étudié la représentation de la nature (arbre, plante, etc.) dans les films de Disney (et Pixar) entre 1937 et 2010. Résultat ? La durée des scènes dans la nature diminue avec le temps, passant de 80 % dans les années 1940 à 50 % dans les années 2000.
Dans certains films récents, il n’y a plus de nature (Le Bossu de Notre Dame, Monstres et Compagnie, Ratatouille). Par ailleurs, le nombre d’espèces animales dans les décors diminue avec le temps : 22 dans Blanche-Neige (en 1937), 26 dans Pinocchio (1940) mais 6 dans Mulan, 7 dans Lilo et Stitch. À quoi ressemblera la nature dans les films pour enfants d’ici 30 ans ? Là est bien la question…

Pour aller plus loin...