Petit curieux de nature deviendra-t-il un grand écolo ?

Enseignants, éducateurs à la nature, journalistes et naturalistes de revues jeunesse nature comme Petite Salamandre et Salamandre Junior, et bien sûr parents… Tous ces adultes engagés pour la connaissance et la protection du vivant n’emmènent pas les enfants dehors ou ne les sensibilisent pas à la nature pour qu’ils soient écologistes, adultes. Mais tous aimeraient bien savoir ce que deviennent les petites graines de nature semées jour après jour…

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Comment s’ancre le sentiment de connexion à la nature ?

À Aubonne, en Suisse, tous les 15 jours, Michèle Monnerat emmène ses élèves de 9-10 ans en forêt. Ils s’installent en rond sur leur « canapé » forestier pour faire de la grammaire, de la lecture, des sciences. « Avant, on se met en lien avec nos sens, et les élèves vont visiter l’arbre (1 pour deux enfants), qu’ils ont planté l’an dernier. On les regarde grandir ; on prend du temps car nos arbres sont importants. Cette connexion leur sert, ensuite. Quand je demande aux enfants d’apprendre un poème, ils le font près d’un arbre. L’un d’eux revient parfois et dit qu’il a fait un câlin à son arbre et lui a parlé. »

On pourrait sourire… Mais Michèle Monnerat prend ces propos avec sérieux : « C’est si poétique ! J’explique qu’on peut communiquer par le toucher, plutôt qu’avec des mots… En partageant ces moments d’intimité, ce plaisir d’être là ensemble, à repérer le rouge-gorge ou l’écureuil qui s’approchent, j’espère transmettre aux élèves le goût du dehors que j’ai depuis l’enfance. »

On est dans une approche expérientielle, corporelle, qui engage l’enfant. C’est ce type d’instant qui le connecte à son environnement

Faut-il être expert de la chose naturaliste pour faire éclore ce souci de la nature chez l’enfant ? Pas obligé, rassure Laura Nicolas, formatrice d’enseignants à l’Inspé de Créteil et créatrice de Ma petite forêt (1): « Les enfants de maternelle ou primaire demandent quelquefois : ‘‘C’est quoi, ça ? D’où ça vient ?’’ mais ce qui les intéresse, ce n’est pas un savoir académique. C’est qu’on les laisse explorer ! »

Ils apprennent à l’occasion le nom de cette fleur blanche ou de cet oiseau… Mais l’essentiel n’est pas là : « Le lien avec la nature ne passe pas que par une appropriation de connaissances, mais aussi (et avant tout) par des appropriations sensorielles. Des liens émotionnels se créent à force de passer du temps dehors. L’écosensibilité se développe en même temps que grandit l’enfant. »

Se confronter aux questions écologiques

Pour la nourrir, il faut partir de là où se trouve l’enfant ; une limace traverse le chemin ? Aussitôt, on se questionne : où va-t-elle ? « On est dans une approche expérientielle, corporelle, qui engage l’enfant ; il se souviendra de cette séance parce qu’on a parlé de la limace au moment où elle est apparue ; c’est ce type d’instant qui le connecte à son environnement. »

Et dans la nature, l’enseignant est sans cesse confronté à des questions écologiques, par exemple devant une bête morte ou un ruisseau asséché. Qui a tué cette abeille, un prédateur ou des pesticides ? Ce ruisseau à sec, de quoi est-il le signe ? Où est partie l’eau ? Comment l’économiser ?

Par la répétition (des sorties nature et des gestes écolos), un autre rapport au vivant s’installe, plus respectueux.

Avec ses élèves de 3-4 ans, Alexandre Ribeaud sort chaque jeudi dans un parc voisin de l’école, dans le très bétonné 19e arrondissement de Paris. Il est le premier surpris de voir que certains gestes s’acquièrent en une seule séance.

« Quand nous arrivons au parc, j’ai un sac poubelle et je ramasse les déchets autour de nous pour que notre espace soit propre. Il y a peu, un agent municipal nous a prêté des pinces pour les ramasser. Les enfants ont adoré ! Ils sont trop petits pour que je dise : ‘‘Vous voyez ce plastique ? Il va mettre des siècles à se décomposer’’. Mais ils ont identifié ce qu’est un déchet. Je ne sais pas si cet apprentissage, d’abord ludique, perdurera. Mais J’espère qu’ils y resteront sensibles ! »

L’enseignant se réjouit de voir croître la sensibilité à la nature : « Les premiers vers de terre que nous avons croisés n’ont malheureusement pas survécu… Mais par la répétition, un autre rapport au vivant s’installe, plus respectueux des petites bêtes. » Autre bonne nouvelle, ces moments marquent les enfants : « Quand je rencontre les parents, ils me disent que le jeudi, c’est la seule journée que les enfants racontent ! »

Fiers de leurs écogestes !

À l’école des Fontanelles, à Castanet-Tolosan, les 7-8 ans de CE1 multiplient les gestes écorespectueux : brigade écolo dans la cour (pour ramasser les déchets), tri, goûter fait maison ou le moins emballé possible, serviette en tissu pour la cantine (et porte-serviette cousu en classe !). Et au goûter, les enfants récupèrent les fruits (ou le pain) non consommés à la cantine.

Myriam Fieu-Maffre, leur enseignante, rappelle : « Il faut reconnecter les élèves à la terre et les inciter à prendre soin des choses ; cela nous oblige à être cohérents. Nous avons réfléchi à un cartable "vert" : liste de fournitures raccourcie, protège cahier en carton, quantité de plastique utilisé en baisse, pots de colle rechargeables (plutôt qu’en bâtonnets). Et tous les enfants ont les mêmes crayons et stylos.»

Semer des graines...

Mais que retiendront-ils de tout cela ? « Je ne sais pas. Je sème des graines ; des élèves sont portés par leur famille. Mais certaines familles ne sont pas sensibles à ces questions, alors je compte sur leur enfant pour transmettre quelques graines ! D’autres parents ne sont pas du tout dans cette démarche. Un jour, quelque chose ressortira peut-être ? Par leurs réflexions (‘‘Vous avez vu tous les déchets qu’on a ramassés ?’’), je vois de petites choses avancer… et de la fierté ! » *

Autre point positif : lors du conseil d’élèves, les enfants ont proposé de faire plus de balades en forêt (ils en faisaient en maternelle), de planter des arbres dans la cour et de fabriquer plus de choses. On dirait que les graines germent, non ?

nature écolo enfant
© Océane Meklemberg.

Alors, petits gestes ou action collective ?

Alix Cosquer, chercheuse en psychologie environnementale (2), s’interroge sur ces petits gestes (économiser l’eau, produits bio, etc.) : « Ce n’est pas parce qu’on produit un discours qu’on va changer de comportement ! Et c’est une approche comportementaliste ; on reste dans le domaine de la consommation, pas de la compréhension ni de la remise en question des paradigmes. Par ailleurs, faire sortir les élèves deux heures par semaine au parc, c’est bien mais cela reste une expérience de nature réduite… »

Inquiète devant l’urgence climatique, la chercheuse voudrait un changement de l’école plus profond pour que les bienfaits liés à la nature s’expriment davantage. Elle est un peu réconfortée quand elle suit des élèves de 8-10 ans d’une école de Montpellier qui font un « sit spot » (un moment à soi, seul dans le parc municipal, pendant 10-15 minutes), et constate : « Leurs retours montrent qu’il se passe très vite quelque chose de très fort ; les enfants disent que leur vie va trop vite, que le silence leur fait du bien, qu’ils se sentent bien après. » Donc même à dose réduite, la nature restaure…

Les élèves ont besoin de faire « leur part », de se sentir actifs, citoyens. Et ils supporteraient mal de rester impuissants face aux enjeux de demain !

Il n’est peut-être pas utile d’opposer les petits gestes aux grandes actions collectives. D’abord, pour les élèves, l’heure est aux premiers plus qu’aux secondes. Ils ont besoin de faire « leur part », de se sentir actifs, citoyens. Et ils supporteraient mal de rester impuissants face aux enjeux de demain ! Ce garçon, qui a participé au projet de révégétalisation de sa cour, dirigera peut-être une Amap dans 20 ans ? Et cette fillette experte en tri des déchets sera-t-elle députée écologique ? Laura Nicolas insiste : « Faire un peu, aujourd’hui, n’empêche pas de faire davantage, et à un autre niveau, plus tard. »

Une démarche d’apprenti chercheur

Dans la nature, la prise d’initiative et un (petit) risque font partie du quotidien de l’enfant. Un exemple : comment traverser ce ruisseau ? Les enfants observent le cours d’eau, repèrent ce dont ils disposent (cailloux, branches au sol) pour bricoler un pont, puis passent à l’action. Ils acceptent une prise de risque mesurée (se mouiller les baskets si la branche se casse).

Laura Nicolas l’assure : « Ces enfants qui ont pris l’habitude de s’arrêter dans la nature pour observer le vivant, tous les sens en éveil : je fais le pari qu’ils seront de bons connaisseurs de la nature, et auront acquis une compétence méthodologique. Ils observent, décident de l’action à mener, puis s’engagent ». Cette démarche d’apprenti chercheur s’ancre en eux ; ils la répliqueront peut-être dès qu’un problème les obligera à inventer une solution collective.

Initier l’élève à la complexité et à l’esprit critique

Sensibiliser les élèves aux enjeux de nature oblige à développer une pensée complexe. Végétaliser la cour, la disparition des abeilles, l’utilisation du plastique, consommer local : sur tous ces sujets, porteurs de controverses et d’incertitudes, l’éclairage scientifique est plus que nécessaire mais pas suffisant. Car aussitôt, d’autres questions éthiques, politiques, citoyennes se posent.

Lors des débats, pour aiguiser l’esprit critique des élèves et éviter les positions dichotomiques réductrices (pour/contre la viande ; trier ses déchets, c’est bien/c’est mal, les abeilles qui meurent, c’est la faute à X), Jean Simmoneaux, professeur de didactique à l’École nationale de formation agricole (3), indique : « Les enseignants peuvent proposer aux élèves des consignes plus complexes pour des réponses plus argumentées : quel est, selon vous, l’argument principal qui explique votre position ? Quel est l’argument le plus acceptable des gens qui ont un avis autre que le vôtre ? À quelle condition changeriez-vous d’avis ? » De quoi obliger les élèves à aiguiser l’esprit critique et les discours !

© Océane Meklemberg.

Et à l’adolescence ?

À cet âge-clé, il se produit parfois une « éclipse de nature » : pris par ses bouleversements intérieurs, le jeune va peu à l’extérieur ! Et le désir de conformité au groupe est parfois plus puissant que les comportements écorespectueux qu’il avait jusque-là. Samuel, 8 ans, note : « Plus on grandit, plus on a la flemme : je le vois sur mon grand frère ado ! » Guilhem confirme : « Le mien, on dirait qu’il a perdu le plaisir d’être dehors ».

Laura Nicolas nuance : « J’ai des collègues qui sortent avec des collégiens… Lesquels reviennent avec des étoiles pleins les yeux. On peut se découvrir en découvrant la nature ; et un jeune qui sait construire une cabane passe pour un héros à une époque où peu de ses pairs sont manuels ! »

Pour capter son public, Laura Nicolas accepte même 2-3 portables en sortie nature. Elle utilise l’application BirdNET pour reconnaître le chant des oiseaux, ou Pl@ntNet pour identifier une plante. Pourquoi se priver de ce qui plaît aux adolescents si leur lien à la nature y gagne ?

Le souci de la nature persiste-t-il à l’adolescence ?

En CM2, elles sont allées une fois par semaine en forêt, à Mancenans (Doubs). Trois ans après, à 14 ans, elles témoignent.

Raphaëlle : « Ces moments en forêt m’apaisaient mais je n’y retournais pas en famille. Aujourd’hui, c’est plus compliqué ; je n’en ai plus besoin, je crois. Je prends plus de temps avec mes copains. Et le week-end, c’est football plus que forêt. J’y reviendrai peut-être si j’ai des enfants. Mais c’est loin ! »

Justine : « Avec ma sœur (qui fait école dehors), je retourne parfois dans le coin où nous allions, pour ‘’mon moment à moi’’. J’y retrouve ‘’mes’’ 4 arbres, qui représentent ma famille. Mais entre les copains et les devoirs, j’ai plein d’autres choses à faire ! Plus tard, je continuerai à aller en forêt, faire le tri et le compost, éviter le gaspillage. Mais sur les chaussures et les vêtements… j’aurai du mal à me restreindre ! »

À cet âge, l’intérêt pour la nature fléchit, parfois… Mais il ne demande qu’à repartir : les questions écologiques et l’avenir de la planète concernent en effet de plus en plus les jeunes de 16-25 ans. Initiées par Greta Thunberg, les marches pour le climat ont notamment mobilisé des millions de participants partout dans le monde…

Pourquoi un écocomportement se perpétue-t-il ?

Tous ces élèves (cités dans l’article) ont expérimenté de manières différentes ce qui fonde l’engagement pour la nature. Louise Chawla, une chercheuse américaine en psychologie de l’environnement (4), a étudié comment se nourrit le souci de nature chez les enfants. Elle a interrogé 56 personnes engagées dans la protection de la nature aux États-Unis et en Norvège pour comprendre d’où venait leur sensibilité. Beaucoup se souviennent de jeux libres dans la nature et citent un parent, un grand-parent, qui avaient plaisir à être dehors comme cette grand-mère qui jardinait et initiait sa petite-fille aux fleurs.

Outre cette expérience affective liée à un lieu particulier (le « canapé » forestier, le parc voisin…), il faut aussi un sentiment d’efficacité personnelle et collective. Avoir un coin du square/une cour propre et un sac poubelle qui se remplit peu à peu, c’est un moyen facile – qu’on ait 4 ou 8 ans – de mesurer sa capacité d’agir ! Dernier élément : l’identité de groupe, par laquelle l’enfant se reconnaît comme membre d’un collectif engagé pour une action nature.

D’où le sentiment de fierté des écogestes des élèves des Fontanelles interrogés ! Un cercle vertueux s’installe, détaille la chercheuse : « Les membres se servent de modèles les uns les autres et échangent leur expertise. Les premiers succès encouragent (…) à persévérer pour atteindre des objectifs plus difficiles ». Restons optimistes, donc… et faisons confiance à ces enfants.

Curieux, instruits mais aussi critiques, ils trouveront un moyen de s’engager pour la nature, demain !

Pourquoi les adultes ont-ils (parfois) du mal à être éco-respectueux ?

Abel : « Certains adultes ont la flemme d’aller jusqu’à une poubelle pour jeter leur déchet. »

Mayssa : « Les parents ne s’en préoccupent pas, car ils ont leur travail, d’autres choses à faire. »

Noé : « En abîmant la planète, c’est comme si on s’abîmait soi-même. Mais ce lien-là, j’ai l’impression que tous les adultes ne le comprennent pas. Ils n’ont pas l’habitude… »

Charlie : « Comme on a de l’argent, on pense à le dépenser ; on ne réfléchit pas à ce qu’on achète. »

Réponses de CE1 (7 - 8 ans) de la classe de Myriam Fieu-Maffre.

(1) Un site d’information à la pédagogie par la nature - mapetiteforet.fr
(2) Et auteure de Le lien naturel, Le Pommier. (3) Les cahiers pédagogiques, décembre 2019, et aussi les questions sociales vives (QSV).
(4) Un chapitre détaille ses recherches dans Le souci de la nature, sous la direction de Cynthia Fleury et Anne-Caroline Prévot, CNRS Éditions.

Un grand merci à Myriam Fieu-Maffre et à ses élèves de CE1 de l’école des Fontanelles (Castanet-Tolosan) pour leur accueil.

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