Les cours d’école se mettent au vert

Face à l’urgence climatique, les cours d’école se revégétalisent. Visite guidée (et ombragée) de ces lieux qui luttent contre l’effet « îlot de chaleur » d’une cour bitumée, et transforment les pratiques ludiques des enfants… ainsi que la posture des adultes qui les entourent !

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La cour de récréation d’avant

Pauvres enfants, longtemps contraints de jouer dans une cour aux allures de parking de supermarché ! Sol asphalté, arbres maigrichons, quelques lignes au sol pour les terrains de sport, pas d’endroit où se poser, s’abriter du soleil ou grattouiller la terre. Comment en est-on arrivé là ?

Au nom du 100 % de sécurité et du 0 % de risque, on a tout supprimé dans la cour, de peur d’être tenu responsable si un enfant se casse une dent en tombant. Les cours sont devenues des espaces dégagés, faciles à entretenir et à surveiller, sans zone accidentogène ni recoin où un enfant pourrait se soustraire au regard des adultes.

Certes, les élèves ne peuvent pas s’y faire très mal… quoique certains genoux gardent des souvenirs douloureux du contact avec le bitume. Mais il subsiste un risque majeur : s’y ennuyer ferme ! Ce qui laisse l’excitation prendre le dessus et les jeux de ballon ou les conflits entre groupes – les garçons/les filles, les grands/les petits, etc. – occuper l’espace…

Imaginer ensemble une autre « récré »

Le réchauffement climatique a obligé à repenser la cour, longtemps angle mort de la vie de l’enfant… alors qu’elle est un haut lieu d’apprentissage informel et de socialisation ! De petites communes ou de grandes villes comme Paris, Lille ou Rennes s’activent pour créer un espace à la fois plus frais et plus ludique.

À Paris, depuis 2018, le bien nommé projet Oasis réaménage les cours avec les élèves, les équipes éducatives et les habitants. À la rentrée 2022, sur les 750 cours d’écoles et de collèges de la capitale, 100 seront ainsi rénovées.

Co-construire le projet avec les enfants est une étape cruciale, pour Clémentine Delval, architecte médiatrice de l’association lilloise Récréations urbaines (1) : « On organise 5-6 ateliers, pour connaître les envies des élèves, ce qui fonctionne et ce qui doit évoluer dans leur cour. » Les suggestions surprennent parfois, car des enfants ne réclament pas forcément plus de nature s’ils n’en ont jamais eu dans la cour !

« Se référant à ce qu’ils connaissent, ils font des réponses normées ou très loin de ce qu’on attendait ! »

D’autres fois, dit Sophie Levrard, chercheuse en sciences de l’éducation (2), « se référant à ce qu’ils connaissent, ils font des réponses normées ou très loin de ce qu’on attendait ! » Elle se souvient d’élèves de 6-7 ans (CP-CE1) demandant ‘‘d’enlever les arbres, pour mieux jouer au foot’’, ou ‘‘de mettre du béton bien lisse, pour mieux courir’’. Apprenant qu’un tel sol brûle quand on tombe, les enfants admettent que plus d’herbe, ce serait bien, aussi.

Puis ils se lâchent enfin et parlent d’accrobranche, de piscine : « Peu à peu, ils comprennent ce qu’il est possible d’obtenir ou non : la piscine, c’est non. Mais un point d’eau comme à l’école maternelle Émeriau (3)à Paris, pourquoi pas ». Clémentine Delval confirme : « Les enfants proposent mais ils s’autorégulent, aussi. Après concertation, ils fabriquent des maquettes et les présentent à l’élu(e). Puis vient la phase de travaux, idéalement l’été, pour la mairie. Un impératif : les enfants doivent voir se réaliser le fruit de leurs réflexions ! »

© Océane Meklemberg.

Une cour végétalisée plus fraîche

Premier atout de cette cour : il y fait bon ! Raphaëlle Thiollier, cheffe du projet Oasis à la ville de Paris : « Par grosse chaleur, on peut perdre jusqu’à 10°C sous un arbre, par rapport à une cour bitumée ; le problème des sols asphaltés, c’est qu’ils ‘‘recrachent’’ pendant la nuit la chaleur accumulée en journée. Donc la température ne baisse jamais ! » Dans une cour végétalisée, il y a encore des parties en bitume, mais les zones vertes (ou à copeaux de bois) se multiplient ; et l’évapotranspiration des végétaux rafraîchit l’atmosphère.

Sous l’énorme tilleul de la cour nature de l’école maternelle de Cliousclat, dans la Drôme, Sabine Dunias approuve. De là, au frais, elle contemple la cour bitumée d’à côté, où deux jours par semaine, ses élèves de 3-5 ans font du vélo et jouent sur la structure : « Là-bas, l’été, on cuit ; même à l’ombre, l’air est chaud alors qu’ici, où ils jouent le reste de la semaine, on est toujours bien… »

« Nous avons le temps pour des apprentissages que l’enfant vit avec son corps… »

Dans cette cour nature, les enfants sont très occupés : jardin des senteurs (verveine, menthe ou sauge) ; tunnel en osier vivant ; allées de broyats ; troncs d’arbres qui servent de poutres ; planches de récupération, pour faire des cabanes ; bacs remplis de grains de maïs, coquillages, broyats, pour marcher pieds nus, préau avec canapé en paille ; potager, etc. « En maternelle, nous avons le temps pour des apprentissages que l’enfant vit avec son corps ; alors, on plante, on arrose, on récolte, on mange nos radis ou nos fraises. Il n’y a qu’une règle : ne pas se faire mal, et ne pas faire mal à l’autre. Ensuite, on range tout, comme on le fait en classe. »

Une cour nature plus riche en apprentissages

Sophie Levrard mesure elle aussi cette richesse des pratiques : « En questionnant les enfants sur ce qu’ils y font, je récolte beaucoup de verbes d’action (grimper, escalader, sauter, etc.) qui n’apparaissent pas s’il s’agit d’une cour bitumée, dans laquelle des enfants jouent au football… et d’autres évitent le ballon ! »

Les effets d’une cour nature sont plus flagrants en maternelle qu’en élémentaire. Et pourtant… « Chez les plus jeunes, la tradition pédagogique fait qu’on les emmène dehors pour manipuler, observer les saisons. Avec eux, tout passe par le toucher, le sentir, le goûter. En élémentaire, on est plus sur des connaissances transmises en classe. Si l’enseignant les emmène dehors, c’est souvent pour ‘‘faire du jardin’’ ; il faut planter, faire attention, protéger la végétation avec un grillage. Ce n’est pas la même approche pédagogique qu’avec les plus jeunes ; cela impacte la façon dont on les autorise à accéder à la nature. Mais ce serait une erreur de croire que les 6-10 ans n’ont pas besoin d’une approche plus sensorielle ! »

*« Il y a moins de conflits dans la cour nature. Les enfants y coopèrent davantage.** Dans la cour en bitume, il y a souvent de la compétition ou de l’énervement… autour de l’accès au matériel ! » *

Sabine Dunias est à un poste d’observation idéal, en ayant deux cours, l’une bitumée et l’autre nature, à se partager avec une collègue. Le résultat sur le climat scolaire ? « Il y a moins de conflits dans la cour nature. Les enfants y coopèrent davantage. Ils s’entraident pour déplacer des rondins, tiennent la main de celui qui marche sur un tronc. Dans la cour en bitume, il y a souvent de la compétition sur la structure (un enfant en bloque l’accès, par exemple) ou de l’énervement autour de celui qui aura un vélo. Tout tourne autour de l’accès au matériel ; je dois intervenir souvent, alors que cela ne m’arrive quasiment pas dans la cour nature. Là, le matériel, c’est… la nature ! »

Et les enfants communiquent (ou non) entre eux, observent des petites bêtes ou la croissance d’une courgette. « Les énervés s’apaisent, ceux qui ont besoin de s’isoler le peuvent. Il y a des recoins, des petits sentiers ; c’est comme si cette cour-là était plus grande que la cour bitumée ! »

© Océane Meklemberg.

Une redistribution plus équitable de l’espace

À nouvelle cour, nouvelles pratiques : une « récré » où le football n’occupe plus toute la place, c’est une révolution ! Finis les ballons qui atterrissent sur les non-footeux. Désormais, l’espace se partage entre petits et grands, garçons et filles, footeux et non-footeux. Les grands de CM1-CM2 comprennent que l’espace ne leur appartient pas. Une leçon précieuse, pour plus tard !

Pour tout cela, il faut guider les enfants. À l’école Turgot à Lille, Clémentine Delval a conçu avec des élèves un plan de la nouvelle cour : « Les enfants ont dessiné les trois zones de la cour et ce qu’on pouvait y faire : dans la zone ‘‘Je peux courir avec un ballon’’, on joue avec une balle, un ballon ou un volant. Dans la zone ‘‘Je peux courir sans ballon’’, on joue au loup, on se dépense, on danse. Dans la zone ‘‘Je marche/je discute’’, on se repose, on jardine, on observe les plantes, on se cache. »

« On a posé une règle : le football, c’est pendant une récréation, pas plus. Ainsi, les garçons font autre chose… »

Il faut parfois que l’adulte encourage le changement de pratique s’il n’arrive pas tout seul. C’est ce qu’a fait Isabelle Peloux, directrice de l’école du Colibri, dans la Drôme : « Si on les écoutait, beaucoup de garçons (CP-CM2) joueraient au football aux trois récréations. Ils reviennent en classe cramoisis, énervés s’ils ont perdu, excités s’ils ont gagné. Alors, on a posé une règle : le football, c’est pendant une récréation, pas plus. Ainsi, les garçons font autre chose, jouent avec les filles, dans les cabanes. »

Ce type de cour aide l’enfant à déployer ses divers talents ; l’endroit préféré de Younès, 7 ans (CE1) à l’école Jeanne d’Arc, à Paris 13 e(4)? « L’amphithéatre, pour lire, chanter, faire des choré(graphies) ». Romain, 7 ans (CE1), préfère le potager : « Le midi, on plante des fleurs ! ». Lila, 9 ans (CM1) à l’école Keller (4)à Paris 11e, aime faire le conseil de classe dans la cour, sur des rondins. Sa copine Adèle, elle, joue à « chat-rondins » ou sur la via ferrata (une palissade équipée de prises d’escalade). Lila, 9 ans (CM1), conclut : « Avant, on ne faisait pas grand chose dans la cour ; on était habitués au sol plat. Jouer à chat, ce n’était pas toujours drôle ! »

« Nous, qui étions sans arrêt force de proposition, avons dû tenir compte de ce besoin. Depuis, on voit des enfants observer le vivant, ramener en classe des insectes, demander à arroser, végétaliser. »

Le périscolaire évolue lui aussi, dit Serge Mariné, responsable éducatif ville à l’école Keller (6): « La surveillance et le rapport à l’autonomie de l’enfant changent. La cour Oasis répond à un besoin de l’enfant de se retrouver un peu seul. Nous, qui étions sans arrêt force de proposition, avons dû tenir compte de ce besoin. Depuis, on voit des enfants observer le vivant, ramener en classe des insectes, demander à arroser, végétaliser. » Enfin, Sabine Dunias rajoute : « Cette cour exige de la bonne volonté, chez les enseignants. Car un potager exige du temps et de la réflexion ; et cela n’aurait aucun sens si c’était un agent municipal qui arrosait les plantations des enfants ! »

Il faudra compter, bien sûr, avec quelques ajustements, comme en a connus la cour de l’école Riblette, à Paris 20e. Thibault Webre, son directeur : « On a un peu essuyé les plâtres, notre cour étant l’une des premières du projet Oasis. Le béton drainant, positif pour le ruissellement d’eau de pluie, est trop rugueux pour les petits genoux ! Et la cabane n’est toujours pas fonctionnelle. Quand on réfléchit à la cour d’école idéale, c’est instructif de réaliser que tout le monde (enseignants, agents techniques, personnels du périscolaire, élèves, parents…) n’en attend pas la même chose ! » Pour les écoles qui viennent de végétaliser leur cour de récréation, il est toujours intéressant de prévoir une journée de formation des adultes ou une invitation des familles sur place.

Mais il y en a une qui s’épanouit sans mal dans ces cours nature : c’est l’imagination des enfants ! Contrairement aux joueurs de football, elle ne gêne personne quand elle galope en récréation…

(1) recreationsurbaines.fr
(2) Travaux à retrouver dans sa thèse, Les enfants dans l’école : une sociologie des acteurs sociaux et territoriaux.
(3) Une mini-rivière, alimentée par l’eau de pluie.
(4) Vidéos à voir sur : https://www.caue75.fr/content/retours-d-experiences-des-cours
(5) À Paris et dans certaines communautés de communes, des professeur(e)s de sport suppléent les enseignant(e)s pour l’EPS.
(6) Vidéo sur le retour d’expérience : le temps périscolaire dans les cours Oasis (clôture du projet FEDER-UIA, avril 2022).

Prendre des risques, pour mieux grandir

Vouloir annuler tout risque dans la cour, c’est dangereux. En effet, l’enfant ne sait pas jusqu’où grimper dans un arbre sans se mettre en danger, s’il ne l’a jamais expérimenté. Il ne sait pas non plus courir sur un sol irrégulier, s’il ne vit que sur sol plat. Réintroduire une dose de risque, c’est important pour qu’il apprenne la prudence, mais aussi pour qu’il se lance des défis et soit fier de lui. La cour nature remplit cette mission, avec un espace aussi sûr que nécessaire… mais pas « trop » sûr non plus.

Ici, l’enfant grimpe dans des cabanes en hauteur, apprend à sauter d’un peu haut ; exerce son équilibre en sautant d’un rondin à l’autre. Bref, il aiguise ses capacités motrices plus que dans une cour grise et lisse. Et au niveau des bobos ? Bilan rassurant, dit Serge Mariné : « Au début, nous avions quelques réticences sur la sécurité ; mais elles s’avèrent infondées, car on a très peu d’accidents et ils sont très mineurs. »

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