Océane Meklemberg - Salamandre École

Les enfants différents et l’école dehors

Il y a des enfants qui n’aiment pas rester assis 6 heures en classe, qui ont des troubles de l’apprentissage, du neurodéveloppement ou de l’attention. D’autres, qui préfèrent le travail manuel ou la vie au grand air. Pour tous ces enfants-là, et pour tous ceux que cette liste oublie, l’école dehors, c’est une respiration et une seconde chance offerte à tous. D’abord pour eux, mais aussi pour leurs camarades de classe et leurs enseignants.

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Un mardi après-midi comme un autre, à l’école de Mancenans, dans le Doubs. Comme chaque semaine depuis 2018, Élise Sergent sort en forêt avec ses élèves de CM1 et CM2. Depuis quatre ans, elle a repéré à quel point les enfants « à besoins particuliers », comme les nomment l’Éducation nationale, apprécient ces moments.

Ainsi, ce garçon, appelons-le Colin. Longtemps, l’école a été sa bête noire : il n’était pas heureux en classe, pas copain avec ses camarades qu’il asticotait sans cesse, pas copain avec les consignes. Depuis trois ans qu’il est dans la classe d’Élise, Colin s’est réconcilié avec l’école. Ce n’est pas magique, non, plutôt le fruit du travail patient de l’enseignante, et des ressources de la forêt.

Dehors, l’enfant différent est un enfant tout court

« Dehors, la relation enfant/enseignant change, car je n’ai plus face à moi un enfant en difficulté, mais… juste un enfant comme les autres ! », note l’enseignante. Car en forêt, l’échec n’existe pas : l’enfant ne peut rien « rater ». Il n’arrive pas à grimper sur cet arbre ? Ce n’est pas grave, il essaie de monter sur celui d’à côté, dont les branches sont plus basses.

Dans la nature, il n’y a pas une bonne ou une mauvaise réponse. Il y a mille chemins pour arriver à une réponse.

Sarah Wauquiez, pédagogue par la nature et psychologue (1), insiste : « Dans la nature, il n’y a pas une bonne ou mauvaise réponse. Il y a mille chemins pour arriver à une réponse. Par exemple, pour faire une construction symétrique en 3D. Alors qu’en classe, si l’enfant donne une mauvaise réponse à son exercice de maths, il a zéro point. Dehors, on expérimente, on teste. Ça ne marche pas ? Ce n’est pas grave, on s’améliorera la fois suivante ! » Être vu comme un enfant aussi capable que ses copains d’expérimenter et trouver une solution, c’est une révolution pour l’élève en difficulté.

La « brèche » pour toucher le cœur de l’enfant

Élise Sergent poursuit : « C’est notre travail de trouver le potentiel de chaque élève… même s’il n’est pas bon en français ou en maths ! Avec un enfant en difficulté, il faut trouver une brèche, un moyen de rentrer en relation avec lui. Pour certains enseignants, c’est le théâtre. Pour moi, c’est la nature qui a permis de nouer une relation de confiance avec lui. »

Avec un enfant en difficulté, il faut trouver une brèche, un moyen de rentrer en relation avec lui.

Un bon exemple : Teddy, un ancien élève de CM2. Il n’était pas heureux en classe. Mais il était manuel, curieux et plein de bon sens, et adorait bricoler. Des capacités précieuses, en plein air : « Il voyait toujours des choses en forêt avant les autres ! Quand il rentrait de nos après-midis dehors, il me disait : ‘‘C’est la première fois de ma vie que j’aime l’école !’’ Peu à peu, ces sorties lui ont redonné confiance dans ses capacités. Aujourd’hui, Teddy s’en sort très bien ! »

Une demi-journée dehors… Ce temps dans un lieu où il se sent bien relance sa motivation à aller à l’école.

Hélène Saulou, qui sort chaque semaine avec ses CE2 à Tarbes, dans le jardin municipal voisin, rajoute : « Être dehors permet à l’enfant de faire émerger ce qui l’anime, d’aller vers ce qui l’intéresse. Je pense à un garçon qui ne voulait pas travaillait en classe. Mais dehors, quand il a vu les panneaux d’information sur les arbres du jardin, là, il a eu le déclic : il a eu envie de lire ! »

Sarah Wauquiez ne s’en étonne pas : « C’est frappant de voir combien on peut ‘‘récupérer’’ un enfant malheureux en classe, avec une demi-journée dehors. Ce temps dans un lieu où il se sent bien relance sa motivation à aller à l’école ».

Pour aller plus loin, lire l'article éducation "Quand la nature restaure l'attention de l'enfant..."

© Océane Meklemberg - Salamandre École

Le grand oublié de l’école dedans : le corps !

Ce qui a manqué à Teddy en classe ? La liberté de faire bouger son corps ! Quelle aberration d’obliger les élèves à mettre leur corps sur « pause » dès qu’ils franchissent la porte de l’école ! Élise Sergent s’en agace : « On apprend au petit enfant à parler et marcher… Et dès qu’il rentre à l’école, il doit s’asseoir et se taire. » Étonnez-vous que certains profils aient du mal à s’y faire !

Isabelle, mère d’un garçon très dyslexique (aujourd’hui jeune adulte), témoigne : « Quand je le retrouvais le soir à la maternelle, il faisait des tours et des tours dans la petite cour. Il bouillait littéralement. Ses enseignants avaient beau dire : ‘‘Il s’en sort bien, il est intelligent !’’, ils ne voyaient pas l’effort surhumain que l’école exigeait de lui. Il dépensait tant d’énergie pour apprendre qu’un jour, la frustration de ne pas y arriver malgré tout étant trop grande, il a renversé sa table… Il aurait adoré vivre plus dehors, à la campagne. »

Avant de stimuler le cognitif (la tête), il faut que le corps de l’enfant soit en mouvement, tous ses sens en éveil ; et que s’y ajoute son cœur, c’est-à-dire son enthousiasme.

On l’oublie souvent, mais l’enfant apprend avec son cœur, son corps et sa tête, même si en classe, c’est surtout sa tête qu’on lui demande d’activer ! Sandrine De Giorgi, directrice de l’école en forêt Le Cerf feuillu, près de Genève, détaille : « Avant de stimuler le cognitif (la tête), il faut que le corps de l’enfant soit en mouvement, tous ses sens en éveil ; et que s’y ajoute son cœur, c’est-à-dire son enthousiasme. C’est ce qui se passe quand l’enfant est en forêt. Et alors, il devient curieux de tout ! »

Dehors, l’enfant peut décharger l’énergie qui le parasite

Pour tous les élèves chez qui l’apprentissage par le seul chemin cognitif pose problème (les enfants « dys », ceux avec des troubles du spectre autistique, etc.), remettre le corps dans les apprentissages est un soulagement ; ils apprennent mieux.

Paul, 9 ans, dans la classe d’Élise Sergent, est dyslexique et dyscalculique : « Je lui apprends des mots à l’oral mais sa problématique, c’est le passage par l’écrit. Alors, en forêt, quand je donne une consigne, il est enthousiaste… ce qu’il n’est jamais en classe. Mais j’ai confiance. Il est persévérant. »

Alors, en forêt, quand je donne une consigne, il est enthousiaste… ce qu’il n’est jamais en classe.

Par ailleurs, dehors, l’enfant peut décharger l’énergie qui le parasite sans perturber personne. Par exemple auprès de son « arbre-ami » (2), comme l’appelle Sandrine De Giorgi : « C’est un espace de ressourcement, pour absorber l’énervement. Dès que l’enfant a besoin de prendre un peu de distance, il peut s’y rendre. »

Une soupape de sécurité précieuse, qui désamorce les tensions entre élèves, et apprend à l’enfant à se débarrasser des émotions qui débordent. Et une bonne façon d’apprendre à écouter ce qui se passe en soi.

Une redistribution des rôles et une coopération accrue

Quand il s’agit de crapahuter dans les bois ou d’enjamber un ruisseau, ce ne sont pas toujours les « forts en classe » qui se débrouillent le mieux. Line, qui enseigne auprès de CE1 et CE2 dans le Gers, l’a noté : « En forêt, plusieurs bons élèves étaient assez ‘‘godiches’’. En revanche, des élèves en difficulté, eux, se débrouillaient bien. J’ai senti de la fierté en eux quand les bons élèves leur ont demandé comment ils s’y prenaient pour grimper aux arbres. Une coopération s’est mise en place, qui n’existait pas en classe ! »

De retour en classe, l’exploitation des découvertes en forêt a valorisé ces élèves fâchés avec l’école. Leurs difficultés en classe n’avaient pas disparu, mais pour une fois, c’était eux les experts. De quoi changer le regard des autres... et l’image qu’on se fait de soi.

Lire l'article "Quand la nature apprend la coopération aux enfants..."

En forêt, c’est plus tranquille ! Une bouffée d’oxygène pour eux mais aussi pour moi.

La sortie en forêt permet en outre de passer un moment apaisé pour tout le monde, détaille Stéphanie Chaudron. Enseignante dans un quartier défavorisé de Besançon, elle part en forêt avec tous les enfants de la maternelle.

« Ceux qui tiennent tête en classe ou sont face à des peurs d’apprendre ne sont plus leaders, en forêt ; c’est plus tranquille ! Une bouffée d’oxygène pour eux mais aussi pour moi. Ils ont tant de choses à faire : un bout de bois à déplacer à plusieurs, une souche d’arbre qui se transforme d’un coup en bateau… » Quant aux timides, parfois éteints en classe, certains se révèlent leaders !

Cette redistribution des rôles, dans un climat apaisé, rend l’enseignant plus attentif aux qualités que les enfants en difficulté ont montrées dehors… Comme s’ils révélaient dehors la « meilleure version » d’eux-mêmes.

Une seconde chance pour tout le monde

Il n’y a pas toujours de diagnostic posé face aux difficultés scolaires de l’enfant. Certains élèves, qui ne savent pas expliquer ce qui bloque leur passage à l’écrit ou à la lecture, expriment leur mal-être par de la colère, du repli, du refus. Comme Colin, 10 ans. En classe, il s’agite, refuse d’écrire, perturbe. Les psys sont pourtant formels, il n’a pas de souci d’apprentissage. Mais sa gestion des émotions le handicape…

Depuis trois ans, il fait l’école dehors avec sa maîtresse… et il a changé. « Cela ne s’est pas fait de suite, précise Élise Sergent. Car le dehors n’est pas une recette miraculeuse. Mais dès le CM1, ce qui était compliqué pour lui (être un élève/vivre avec les autres) était enfin compris. Cette année, il n’y a plus de problème. Une relation incroyable s’est nouée entre lui et moi, au point que j’ai oublié comment il était en CE2 ! »

© Océane Meklemberg - Salamandre École

Ce n’est pas seulement l’adulte bienveillante qui parle. Ce constat positif est partagé par ses copains. Lui qui en CE2 se retrouvait souvent seul, tant il épuisait leur patience, est désormais intégré. Christine, sa mère, qui accompagne la classe en forêt, est soulagée : « L’école dehors, c’est sa soupape ! Et le jeudi, quand les enfants font une rédaction sur ce qu’ils ont vécu le mardi en forêt, Colin écrit une page. Comme les autres. Avant, il avait du mal à passer à l’écrit et s’arrêtait au bout de deux lignes ! »

Je n’ai plus de difficultés d’écriture, depuis que je vais en forêt ; je ne sais pas pourquoi… Je suis plus tranquille.

Et qu’en dit Colin ? « Je n’ai plus de difficultés d’écriture, depuis que je vais en forêt ; je ne sais pas pourquoi… Je suis plus tranquille. J’aime bien les activités qu’on y fait : on prend le temps, on fait des jeux, ça change de ce qu’on fait en classe ! Et puis, dans mon coin nature, je prends soin de mon arbre comme si c’était ma maison. Je lui parle… La forêt devrait faire partie de l’école pour tous les enfants ! »

Quand la nature devient le trait d’union entre cet enfant-là et l’école

Line a un autre exemple d’un élève transformé par l’école dehors : Émile. Avant de l’avoir dans sa classe, Line le croise dans les couloirs de l’école ; il vient d’arriver en CP et pleure. L’année suivante, il est en CE1 avec elle : « Il était malheureux en classe… Il ne voulait pas rentrer dans les apprentissages. » Jusqu’à la première sortie en forêt, en novembre.

« Ce jour-là, Émile arrive avec son papa, pêcheur. Ce monde du dehors lui était familier et il connaissait plein de choses, comme le nom des poissons. Dans les yeux de ce petit garçon, j’ai vu de la fierté d’être avec lui. »

Aujourd’hui en CM2, le garçon la salue toujours d’un sourire géant… Elle est émue : « Je sais bien qu’Émile a toujours des difficultés scolaires. Mais au moins, il n’est plus en souffrance. La forêt a créé un trait d’union entre son monde et l’école… » On parie qu’il gardera des souvenirs forts de ces moments où il apprenait le nom des poissons à ses copains ?

Quand l’enfant différent montre le chemin… vers le dehors

Max a 16 ans ; c’est le fils de Line. Il est autiste. Il a été scolarisé avec une AVS, Auxiliaire de vie scolaire pour les enfants en situation de handicap, jusqu’à fin du collège. L’école dehors, Max n’a hélas jamais connu.

Mais la nature occupe une place spéciale dans la vie de son fils : « Chez nous, les volets sont ouverts de 5 h du matin jusqu’à tard le soir. Car Max est capable de passer des heures à regarder le ciel, les nuages, le vent dans les arbres ou la mer, en vacances. Scolaire, non, il ne l’est pas. Mais sa ‘‘classe’’ à lui, c’est le dehors ! Il peut dire que cet arbre-ci est un cyprès, celui-là un chêne. Dehors, c’est le plus heureux des enfants. »

Voir son fils si heureux dehors, si connecté à la nature, lui a donné une idée : « Je devais offrir cette possibilité de bien-être à mes élèves. Je ne sais pas si la forêt apporte quelque chose de spécial à tous. Mais une chose est sûre : tous adorent ces sorties. L’école du dehors a tissé un lien précieux entre ma vie professionnelle et ma vie personnelle… »

« Scolaire, non, il ne l’est pas. Mais sa ‘‘classe’’ à lui, c’est le dehors ! »

Comme si Max – et avec lui tous les enfants différents qui ne rentrent pas dans le moule scolaire – nous rappelaient quels sont les moments qui comptent dans la vie d’un enfant, d’un parent ou d’un enseignant. Et de quoi nous, les humains, avons le plus besoin !

(1) Autrice, avec Nathalie Barras et Martina Henzi, de L’École à ciel ouvert, La Salamandre/Fondation Silviva.

(2) Appelé aussi « le coin nature » : c’est l’arbre que l’enfant se choisit, auprès duquel il se ressource et reste seul, une dizaine de minutes (variable selon l’âge) à chaque séance dehors. Voir l'activité en plein-air "Avoir son coin de nature"

Pour aller plus loin...

Article éducation

Quand la nature restaure l’attention de l’enfant…

Le bien-être ressenti lors d’une sortie en forêt ou dans un pré, quantité de chercheurs l’ont examiné à la loupe pour comprendre de quoi il est fait. Ils ont découvert que fréquenter la nature est bon pour notre santé – ce dont on se doutait – mais a aussi la capacité de « réparer » nos capacités attentionnelles, qui s’épuisent dans notre quotidien agité et rempli de sollicitations… Comment fonctionne cette restauration ? Et quels sont les moments choyés par les enfants pour débrancher du quotidien et se reconnecter à soi ?

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